2008-05-23

De l’idéologie de l’avant-garde à celle de la créativité


Ler XIX siècle français a lancé l’idée d’avant-garde sociale et artistique, suite à l’invention de l’Histoire comme destinée préprogrammée du Progrès humain. Au début du XXe siècle, des artistes ont substitué à ce concept d’Histoire téléologique, écrite d’avance, la célébration de la liberté humaine, celle qui est capable de construire le futur. Ce furent coup sûr coup les arrogances et les vertiges du futurisme italien, du constructivisme russe et du Bauhaus allemand. Ces trois mouvements artistiques, s’inscrivaient cependant encore dans l’exaltation de l’avant-gardisme, comme conscience possible du futur. Les postures extrêmes des artistes dans les années 1980 et leurs crispations parfois morbides ont mis fin à la célébration de l’idéologie d’avant-garde, annonçant les émois du postmodernisme et la crise de la posthistoire (1).

Aujourd’hui, le contexte a changé et l’idéologie aussi. Nous ne parlons plus guère d’avant-gardisme, mais plutôt d’innovation et de créativité.

L’avant-gardisme a pris paradoxalement une coloration ringarde, comme le modernisme et même la crise postmoderne. Ils ont vieilli très rapidement, parce que les enjeux sociaux ont été bouleversés par le passage à l’âge du numérique.

Aujourd'hui, nous avons conçu un bouquet de concepts proches qui sont l'innovation, la créativité, la recherche artistique; nous parlons d'artistes chercheurs, et nous tentons de rapprocher et mêler ces concepts le plus possible. En fait l'innovation renvoir plutôt à la technologie; la créativité aux sciences cognitives, la recherche artistique aux sciences pures. Nous tentons, légitimement de réunir ces vertus, mais dans une posture idéologique qui s'éloigne manifestement de l'idée d'avant-garde.

L’avant-gardisme était individualiste, subjectif, alors que la créativité se déclare collective et objective. L’avant-gardisme produisait des oeuvres uniques, alors que la créativité cible la production industrielle et sociale. L’avant-gardisme était linéaire, alors que la créativité se réclame de l’arabesque, de la sérendipité et des logiques floues. L’avant-gardisme était spécialisé et autoritaire, alors que la créativité exige la transversalité, la multidisciplinarité, l’ouverture. L’avant-gardisme était simplificateur, affichait des manifestes prescripteurs et souvent binaires, alors que la créativité s’identifie à la recherche, à la complexité, à l’inachevable et à une certaine modestie. L'avant-gardisme s'exprimait à coup de divergences, alors que la créativité cultive la convergence , celle de l'art, des sciences et des technologies. Certtes, l’avant-gardisme tendait à s’approprier des domaines réputés non artistiques et à les intégrer dans l’art, qu’il s’agisse de l’âme, des matières pauvres, de gestes et d’attitudes, de la vie, de la société, de la politique, mais soulignait le saut qu'il opérait. Après avoir inventé le ready-made, Marcel Duchamp avait même choisi de faire de sa vie elle-même une oeuvre d’art. L'avant-gardisme pratiquait la rupture, alors que la créativité amalgame et vise l'approfondissement. L’avant-gardisme était le plus souvent socialement contestataire, critique, politiquement engagé, alors que la recherche créativité se rapproche de l’industrie manufacturière et culturelle et des usages sociaux, perdant ainsi le plus souvent son statut de conscience sociale critique.

Passer d’une idéologie à une autre, dans le domaine de l’art, ne signifie pas un progrès objectif, mais un changement significatif d’idéologie, reflet d’un changement de société et d’image du monde. L’avant-gardisme était provocateur, gratuit et simplificateur, libertaire et excitant. La créativité relève d’une idéologie plus ouverte, mais molle et souvent insaisissable, plus engagée et empêtrée dans les compromis et les gestions institutionnelles et sociales. Plus utile, avec plus de convivialité obligée, mais moins de conscience philosophique et critique. Je ne prendrai donc pas ici parti pour la créativité contre l’avant-gardisme. Il s’agit seulement de clarifier la topologie idéologique dans laquelle nous évoluons et nous engageons éventuellement. Mais comment pourrait-on être d’avant-garde dans les arts numériques? Technologiquement innovateur, certes, comme dans les jeux vidéos et les installations interactives, le divertissement. Et plutôt d’avant-garde dans le bioart, l’art éconumérique. Car la créativité, la recherche innovatrice ne font pas l’art. L’art s’y perd souvent.

Certes, art, science et technologie se sont rapprochées. Ces proximités sont passionnantes et fécondes. Mais il demeure que l’art est dans la tête de l’artiste, pas dans l’ordinateur. Dans l’attitude, pas dans la science. Dans la divergence, pas dans l’algorithme.

Hervé Fischer

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(1) Voir aussi Hervé Fischer : L’Histoire de l’art est terminée, Balland, Paris, 1981. En ligne maintenant à : http://classiques.uqac.ca/contemporains/fischer_herve/histoire_art_terminee/histoire_art_intro.html

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2007-04-25

La loi de la divergence


La loi de la divergence

Hervé Fischer
Quelle est la différence pour l'évolution humaine entre Coca Cola et Pepsi Cola? Darwin a fait mieux. Et Jules Verne aussi.

La loi de la sélection naturelle qu'a proposée Darwin il y a quelques cent cinquante ans pour expliquer l'origine des espèces est certes fondamentale. Mais elle ne saurait expliquer que l'espèce humaine, la plus récente des espèces de mammifères sur notre planète Terre, selon les experts, ait pu connaître une évolution si rapide et distancer par le développement de son cerveau toutes les autres espèces au point que nous observons aujourd'hui.
La loi de Darwin a d'évidentes limites explicatives, encore qu'elle soulignait déjà que ce sont les individus minoritaires sachant s'adapter à des changements rapides du milieu de vie, qui, survivants seuls, imposaient génétiquement leur choix à la majorité des individus de l'espèce. On ne peut éviter de reconnaître la réalité des mutations biologiques qu'a connues notre espèce humaine, plus que toute autre espèce animale, et cela sans doute selon un processus d'accélération à partir de mutations décisives telles que la marche verticale du primate ou le développement de notre cerveau plutôt que de nos ailes ou de nos perceptions sensorielles, et depuis un siècle un développement exponentiel, démographique, et surtout technoscientifique: l'âge du numérique.
Le prix Nobel Pierre-Gilles de Gennes aimait rappeler cette affirmation d'Édouard Brézin: Ce n'est pas en perfectionnant la bougie qu'on découvre la lumière électrique.
L'homme ne fait pas que s'adapter. Il pense par projets, s'aventure dans des utopies périlleuses, susceptibles de mettre sa vie et l'évolution de l'espèce même en danger. Il nie, rejette, diverge, crée, affirme qu'un autre monde est possible. C'est ce que démontre l'histoire de l'humanité, que nous évoquions l'histoire de la science et de la technologie, de l'art, des religions ou de la politique. L'histoire de l'art, c'est l'histoire des divergences imposées par des créateurs audacieux, souvent au risque de leur échec, de leur rejet, de la folie. La loi de la divergence en science, c'est celle qui rend compte des négations successives grâce auxquelles progresse la science.
Cette loi pourrait s'établir ainsi :
Loi de la divergence
Ce n'est pas le point de vue de la majorité passive qui crée le changement, mais au contraire celui de minorités ou d'individus atypiques actifs.
De même, ce n'est pas la mémoire de ce qui est le plus répandu qui se conserve, mais au contraire de ce qui est le plus rare.
C'est finalement toujours l'exception qui finit par l'emporter et dominer en imposant sa loi nouvelle.

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