2007-06-04

ARTS SCIENTIFIQUES OU SCIENCE-FICTION?


Dans les films de science-fiction, nous voyons évoluer des êtres chimériques : à 90% de l'espèce humaine, mais avec des traits morphologiques d'espèces animales dans les visages et les mains - notamment des protubérances, oreilles, cornes, pilosités, griffes.L'occident chrétien a institué une sacro-sainte séparation entre l'homme et les animaux, mais qui s'est opposée à la plupart des mythologies et autres religions dites païennes, y compris l'hindouisme, à la tradition grecque des minotaures, sirènes, satyres, et autres centaures, aux animaux fabuleux des cultures du Moyen-Âge - loups-garous, bêtes, vampires, etc. Et nous continuons aujourd'hui aussi bien avec le monde de Walt-Disney qu'avec les Jedi, Teki, Yoda et autres personnages vedettes de la Guerre des étoiles de George Lucas. Or il se trouve que la recherche scientifique contemporaine s'intéresse de plus en plus aux embryons chimères, et que la loi vient d'autoriser en Grande-Bretagne le Dr Stephen Minger, du King's College de Londres à poursuivre cette exploration (avril 2007). De quoi s'agit-il? De créer des embryons hybrides cytoplasmiques, notamment à partir d'ovules de vaches, de brebis, de souris ou de lapins, dont on remplace le noyau par une cellule humaine et dont on assure la fusion grâce à un choc électrique. Ce processus assure la réunion du matériel génétique de l'ovule animale (mitochondrie) et de la cellule humaine. L'embryon hybride - qu'on appellera chimérique, parce qu'il réunit les informations génétiques de deux espèces différentes -, et dont on voudrait qu'il soit à dominante humaine la plus grande possible -, commence alors à se reproduire par division cellulaire et on en extraira des cellules souches à visée thérapeutique, ce que seul autorise la loi actuellement, puis le laboratoire a l'obligation légale de détruire ces embryons hybrides au bout de deux semaines.Nous sommes ainsi aux limites extrêmes de la transgression, tout à la fois génétique et civilisationnelle. La morale traditionnelle s'y objecte, la loi hésite, et selon les pays, autorise, restreint ou interdit formellement. Et nous rejoignons ainsi l'imaginaire mythique de l'humanité, tout à la fois reptilien et plus actuel que jamais, lorsqu'on aborde les utopies posthumaines, transhumaines, extropiennes, etc. Le silicium s'allie au carbone, la machine à l'homme, la chair au métal, et nous modélisons virtuellement des modes de vie et des univers alternatifs. Bien entendu, c'est à ces questions que s'intéresse aussi le bioart, et notamment les démarches transgénétiques d'artistes tels qu'Eduardo Kac, morphologiques de Marta de Menezes, ou les constructions biomécaniques du groupe australien Symbiotica (Oron Catts, Ionat Zurr, Guy Ben Ary ).
Humanité, animalité, machinité, hybridité
À ce stade, même si les méthodes, les modes d'expression et les buts recherchés peuvent varier, s'hybrider, ou s'opposer considérablement entre art, science et science-fiction, il est clair cependant que c'est la même obsession cyberprométhéenne qui anime art, science et science-fiction. Il semble que la nature même de cette hybridité, que ce supercerverau chimérique, auxquels nous aspirons tant, tende à allier les caractéristiques de l'humanité, de l'animalité (avec ses capacités sensorielles qui dépassent les nôtres) et la machinité (avec la surpuissance numérique que nous en attendons).On pourrait donc l'énoncer ainsi : dépasser nos limites, explorer le "mur du futur", ou ce que science et science fiction appelle la Singularity, pour créer et questionner la destinée humaine. Les arts scientifiques et les œuvres de science-fiction (littérature ou cinéma) se rejoignent alors tout particulièrement en ce sens qu'ils s'inspirent tous deux de la recherche scientifique et en relaient les grands mythes et les grandes questions au cœur de notre création culturelle du XXIe siècle. Hervé Fischer.

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2007-05-10

De la « Singularité » ou du « Mur du futur »


La science-fiction a orchestré cette notion de limite au-delà de laquelle nous ne serions plus capables d’imaginer le temps, l’espace, le futur. Il en serait de même, par exemple, des « trous noirs » de l’espace astrophysique, qui aspirent toute information à leur sujet dans un vortex exponentiel et seraient peut-être, selon la littérature, les portails d’autres univers. Ainsi sommes-nous incapables d’imaginer l’au-delà de la vitesse de la lumière, ou l’en deçà du Big Bang. Évidemment, cette « singularité » intéresse au plus haut point les artistes qui travaillent avec les technologies numériques, notamment dans les domaines de l’intelligence et de la vie artificielles. Le congrès Mutamorphosis de Prague en novembre 2007 (http://www.mutamorphosis.org) ne pourra manquer de l’aborder. Et pour mieux le comprendre, revenons d’abord à cette conversation de Stanislaw Ulam avec John von Neumann il y a cinquante ans, qui est à l’origine de cette réflexion. L’une des conversations avait pour sujet l’accélération constante du progrès technologique et des changements du mode de vie humain, qui semble nous rapprocher d’une singularité fondamentale de l’évolution de l’espèce, au-delà de laquelle l’activité humaine, telle que nous la connaissons, ne pourrait se poursuivre. Ce serait aussi ce qu’on a appelé la fin de l’histoire.

Et les historiens des idées soulignent que ce serait le cas lorsque les humains auraient mis au point ce superordinateur aussi puissant qu’un cerveau humain, puis que dix cerveaux humains (les machines spirituelles de Ray Kurzweil, prévues pour 20025… ) qui, à son tour, serait donc capable d’en concevoir d’autres encore plus puissants que ceux que nous sommes capables de concevoir. Irving John Good a parlé à ce sujet en 1965 d’une explosion d’intelligence artificielle (au silicium), qui dépasserait rapidement notre intelligence humaine physiologique (qui fonctionne au carbone), et nous atteindrions alors ce « mur du futur »*.

La technoscience devenant alors le principal moteur de notre évolution, selon « sa » propre logique, nous ne pourrions plus guère y intervenir en tant qu’humains.

Imaginer ou penser?

Le terme de « singularité » a été repris abondamment en physique, en mathématiques, calculé et pensé sous toutes sortes de théorèmes, allant de l’asymptote vertical à la théorie de la catastrophe (René Thom).

En mécanique quantique, nous sommes capables de calculer – est-ce penser? Sans doute! – ce que nous ne pouvons ni visualiser, ni même imaginer. La relativité einsteinienne nous suggère de toute façon que le simple fait d’observer un phénomène, ou de tenter de le mesurer, le modifie profondément. Nous sommes donc alors face à une limite infranchissable de nos connaissances. Changeons de registre : imaginer Dieu est théoriquement impossible, et dans certaines religions, strictement prohibé. Pourtant nous pensons Dieu : les traités de théologie ne manquent pas. On pourrait se risquer ici à dire que nous sommes capables de penser et même de calculer au-delà de ce que nous pouvons voir – certes -, mais même imaginer. Et que faisons-nous alors? Nous inventons des histoires : des religions, des récits de science-fiction; bref, nous élaborons des mythes qui nous tiennent lieu d’explications pour ce que nous ne pouvons même plus imaginer. Pourtant, si, nous imaginons et représentons Dieu ou des démons, comme aussi bien Vénus, Jupiter, des dragons ou des esprits, nous leur prêtons des faits et gestes, des sentiments, des formes apparentes qui sont toujours anthropomorphiques : ils nous ressemblent, à nous, les humains, en plus puissant, plus beau, plus intelligent, immortel, etc. C’est par les mythes que nous surmontons naïvement le mur de la Singularité. Toujours, au-delà de ce mur, nous imaginons des puissances gigantesques, surhumaines. Et puisque les gourous du posthumain (Ray Kurzweil - www.kurzweilai.net) et autres extropiens (Max More - www.maxmore.com), prévoient que nous allons nous dépasser nous-mêmes grâce à des machines intelligentes, puis spirituelles, d’ici moins d’une génération maintenant, (du fait de la Loi de Moore, qui prévoit que notre puissance computationnelle double tous les dix-huit mois), nous allons connaître une véritable mutation, celle de l’empowerment, qui va nous faire participer, nous aussi, à ce monde des surpuissances qui habitent de l’autre côté du mur de la singularité.

Comment analyser cette vision qui relève de notre instinct de puissance**? J’invoquerai ici le recours à la mythanalyse***, car nous sommes au cœur de l’imagination mythique.

Arts scientifiques ou arts de la science-fiction?

Il ne faut pas être surpris, dès lors, que les arts numériques explorent cette vision. On pourra citer ici le bioart, les arts de la génétique (Eduardo Kac - www.ekac.org ), les démarches qui exploitent la bionique (Stelarc - http://en.wikipedia.org/wiki/Stelarc), l’art à distance (téléprésence, l’art sur l’internet), le recours à l’intelligence et aux nanotechnologies pour concevoir des chimères et de la vie artificielle (http://www.vieartificielle.com/). Plusieurs concoivent l’art comme une démarche postbiologique (www.olats.org/projetpart/artpb/mono_index.php). Et la réflexion d’un pionnier comme Louis Bec, fondateur de l’Institut paranaturaliste, est un incontournable ( www.medienkunstnetz.de/artist/bec/biography). Nous sommes là dans les exploitations ou les simulacres de la recherche scientifique de pointe.

Mais il n’est pas exagéré de parler aussi de séduction de la magie à propos de la convergence multimédia visant à l’art total et exploitant l’interactivité avec des joysticks et des interfaces qui évoquent de véritables bâtons de magie. La commande tactile ou vocale numérique aurait fait verdir de jalousie le sorcier de jadis. Les algorithmes fonctionnent comme des formules magiques qui font apparaître, disparaître ou modifient des formes et des présences sur les écrans cathodiques. Les arts de la scène qu’on dit « augmentés » (empowerment des acteurs et des décors), sont de plus en plus en vogue, notamment au Québec (Intermédialité, Alternative Visions, Ex Machina de Robert Lepage, etc.). Les effets spéciaux au cinéma sont devenus monnaie courante. Nous en redemandons. Des artistes développent des tissus intelligents et interactifs, des ordinateurs vestimentaires, aux effets visuels surnaturels. Des laboratoires travaillent sur des « ordinateurs vivants », des puces que l’on peut hybrider avec le corps humain, sur la simulation, les simulacres et les avatars, l’immersion virtuelle, les agents intelligents, la robotique, les effets kinesthésiques. Il ne fait plus de doute que toutes ces nouvelles approches que j’ai proposé d’appeler les « arts scientifiques »,sont en fait des arts du dépassement de ce qui serait le réalisme, le naturalisme.

Obsédés par les limites qui les retiennent dans nos projets de surpuissance, beaucoup d’artistes abordent des démarches extrêmes, osent des transgressions physiques, scientifiques, cognitives, morales. Ils sont plongent sans répit dans l’imaginaire de l’au-delà du mur de la singularité, et rejoignent alors très nettement – il faut le souligner avec force, car cela ne se dit jamais - l’imaginaire, les thèmes et les technologies de la science-fiction, la morale simpliste et archaïque du Bien et du Mal en moins, car ils ne visent pas encore de plaire au grand public. Ils sont plutôt des chercheurs, des inventeurs de nouveaux écosystèmes artistico-humains.

(Hervé Fischer)

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*Staring into the Singularity 1.2.5. From The Low Beyond. ©1996-©2001 by Eliezer S. Yudkowsky. http://sysopmind.com/singularity.html. Traduction française, Transition, Édition Hache, 2004.

** CyberProméthée. L’instinct de puissance, vlb, Montréal, 2003.

** La société sur le divan. Éléments de mythanalyse, vlb, 2007.

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2007-04-19

Les arts scientifiques


Les liens entre art et science sont historiquement anciens et ont déjà été étroits. On pense aux Grecs, puis, à travers les siècles, à Leonard de Vinci, à Alberti, à Brunelleschi, aux peintres impressionnistes lecteurs du chimiste français Chevreul, et à bien d’autres. Pourtant, sous l’effet du rationalisme classique et du positivisme du XIXe siècle, l’art et la science semblaient il y a encore peu de temps s’être définitivement tournées le dos, et avoir même systématisé les oppositions traditionnelles entre la raison et l’imagination, l’objectivité et la subjectivité, la démonstration et la création, le travail d’équipe et le génie individuel, etc.
Le divorce n’aura pas duré. Nous observons un retour en force du dialogue art-science, tel que l’avait incarné Leonard de Vinci au Quattrocento, et qui a été nettement réactivé par la revue Leonardo pour l’art, la technologie et la science, fondée par Frank Malina en 1968, un scientifique artiste, précurseur de l’art cinétique et qui avait proposé dès 1960 de fonder un laboratoire sur la lune. Le rayonnement de cette revue a été maintenu et développé par son fils Roger Malina, lui aussi astrophysicien, notamment grâce à des communautés artistiques sur l’internet, telle que celle du réseau Yasmin,.
Voilà donc plus de quarante ans que nous observons l’émergence de nouvelles démarches artistiques, qui n’entretiennent plus seulement un rapport esthétique avec les mathématiques, ou avec les sciences surtout humaines et naturelles humaines, mais qui se tournent vers les sciences les plus novatrices et exploratrices de l’univers et de la vie. Le musée des sciences de San Francisco, le célèbre Exploratorium fondé par le physicien Frank Oppenheimer, invite depuis une trentaine d’années des artistes à présenter des installations inspirées par la science, et il a été imité depuis par la plupart des musées de science. L’intérêt des artistes au XXe siècle s’est d’abord porté vers la psychanalyse dans l’art surréaliste, puis et dans l’art thérapie, vers la psychologie dans l’art abstrait et gestuel, la psychiatrie dans « l’art des fous », la linguistique et l’épistémologie dans l’art conceptuel, l'art sociologique. Le développement de l’informatique, du langage programmatique et des algorithmes a contribué à son tour à réactiver le dialogue traditionnel avec les mathématiques relancé par l’opart et l’art cinétique, puis assumé audacieusement avec l’apparition de l’art par ordinateur. Il faut d’ailleurs souligner que la science elle-même procède de plus en plus par modélisation graphique, visualisation et manipulation de corpus imagés, voire recourt à des images d’artistes, notamment en astrophysique, en biotique et en virologie. Les arts scientifiques sont désormais devenus une tendance forte de l'art contemporain.
Depuis une vingtaine d’années, l’art développe de plus en plus un dialogue actif avec les sciences dures telles que l’astrophysique, la physique quantique, la simulation, la modélisation virtuelle d’espaces, les écosystèmes, la biologie et la génétique, la neurologie et les sciences cognitives. voire la théorie des mèmes et la contamination virale, mais aussi avec les nanotechnologies, la robotique, les agents intelligents, le contrôle identitaire génétique et numérique, la télésurveillance, etc. Nous parlons désormais non seulement d’art mathématique, par ordinateur ou fractal, mais aussi de bioart, d’art spatial, d’art écologique, d’art télématique, d’art sociobiologique, etc. De nombreux artistes franchissent la frontière entre ces deux champs d’activités, s’intéressant à la nouvelle image du monde que nous propose la technoscience.
Il y a, bien entendu des précurseurs, comme Frank Malina, le mathématicien Benoît Mandelbrot (1991), inventeur des fractals, Piotr Kowalsky et ses « machines temporelles » (1980), Louis Bec (1984) et ses chimères «paranaturaliste». Mais le mouvement a pris de l’ampleur et s’institutionnalise. Nous avons connaissance de plus en plus d’exposition dans des musées ou des galeries, de colloques, de revues, de livres et d’articles qui traitent des rapports art-science. Le bioart emprunte aux laboratoire de biologie et de génétique des cultures de tissus vivants ou des analyses d’ADN et les artistes utilisent aussi leur propre corps (culture de peau, etc.). Certaines démarches ont été très médiatisées, notamment en bioart, comme les croisements de la télématique et de la génétique par le brésilien Eduardo Kac, célèbre aussi pour son lapin vert transgénique, les sculptures semi-vivantes à partir de culture de tissus des australiens Oron Catts et Ionat Zurr du laboratoire Symbiotica de recherche artistique situé dans l'École d'Anatomie et de Biologie Humaine de l'Université d’Australie, dédié à l'exploration artistique des sciences biologiques. Il est significatif que ces artistes aient obtenu dans leur université un quasi-statut de chercheurs scientifique. Citons encore les morphologies de la portugaise Marta de Menezes, les hybridations de l’organique et de l’inorganique de l’américain Ken Rinaldo, qui travaille à l’Université de l’Ohio. De plus en plus nombreux sont aussi ceux qui travaillent sur la vie artificielle, les automates cellulaires, les systèmes multi-agents et les algorithmes génétiques, ou modèlent des chimères biotiques. Citons ici l’Institut des arts instables V2 de Rotterdam Certes, la plupart de ces artistes sont encore peu connus du public, car il s’agit bien d’un art émergent, peu commercialisable, mais qui trouve écho dans les grandes préoccupations sociales de notre époque. Le Groupe de recherche en arts médiatiques de l’UQAM a consacré au bioart un colloque international au Musée d’art contemporain de Montréal en 2004.
Hervé Fischer.

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