2010-02-15

Même les mèmes ne m’aiment pas!


Reprenant de façon caricaturale le modèle de la génétique, Richard Dawkins* prétend que ce sont les mèmes qui mènent le monde. Nos têtes seraient le milieu fertile mais passif hébergeant une contamination virale d’unités cognitives, qui s’étendrait par réplication et sélection darwinienne. Exemple : Dieu, la démocratie, n’importe quelle idée, se propagent par réplication. La théorie des mèmes de même? Je n’en suis pas sûr. J’aurais tendance à dire que c’est une bêtise cognitive de plus, que la sélection naturelle ne manquera pas d’éliminer!
Mais il faut plutôt s’interroger sur son succès actuel. Nous pensons par métaphores et analogies. Nous sommes même incapables de penser autrement. Ainsi expliquons-nous les lois de l’univers en recourant au modèle d’un organisme vivant, d’un mécanisme d’horloge ou d’un cluster d’algorithmes. L’originalité de Dawkins consiste donc à singer la théorie génétique pour expliquer la diffusion des idées, comme si la noosphère relevait de la biologie. La tentative peut à coup sûr être intéressante, comme méthode heuristique. Mais comme toujours, il faut garder conscience des limites du recours à la pensée analogique, qui peut être valable comme alternative à d’autres analogies devenues stéréotypées, aussi longtemps qu’on ne la prend pas à la lettre. Ce que Dawkins, manifestement trop séduit par son idée, fait sans retenue.
Il n’est pas le premier à vouloir tout expliquer par l’imitation. Dans son livre Les lois de l’imitation (1890) Gabriel Tarde, comme Dawkins, prenait les êtres humains pour des somnambules. À l’opposé de Durkheim, qui mettait de l’avant l’influence de la société sur les individus, Tarde partait des individus et fondait sa psychologie sociale sur la réplication des idées qui se répandraient de cerveau en cerveau par une sorte d’onde magnétique. Le magnétisme était à l’époque un phénomène physique fascinant, qui influença aussi Charcot et les thérapeutes de l’hypnotisme. Maintenant, c’est la biologie qui est en vogue. On sait que même si Tarde, fut glorieusement élu au Collège de France, sa théorie de l’imitation n’a eu aucune postérité. Elle n’en méritait pas.

Les poux

Il en sera de même de Dawkins. Les idées et les gènes n’ont rien de commun en dehors du fantasme analogique dans lequel il a voulu les confondre. La réplication des gènes suppose un programme spécifique ou différentiel de l’ADN et des contacts physiologiques dont la diffusion des idées devrait alors trouver un équivalent dans les médias ou dans le magnétisme de l’air… Dawkins ne nous donne pas d'explication scientifique de la réplication. La parodie apparaît vite intenable. Comme Tarde, Dawkins est incapable d’expliquer par la réplication la création de l’inédit. La loi de la divergence échappe autant à l’un qu’à l’autre. Même si les idées ne nous viennent pas du ciel (ou du diable), ou de l’éther eidétique platonicien, même si je suis de ceux qui soutiennent que les idées naissent électro-chimiquement du cerveau et trouvent leur formulation par réplication sous l’influence des modèles culturels dominants, il demeure que les idées nouvelles, celles qui nous font évoluer, s’inventent par la contestation individuelle, le déni, la divergence, que la réplication ne saurait expliquer, et selon des modalités qui n’ont rien à voir avec celles d’un darwinisme génétique, qui suppose une meilleure adaptation accidentelle. Dawkins nous plonge dans un brouillard irisé, avec une théorie fiction que nous rejetons d’autant plus qu’elle est antihumaniste, fataliste, inacceptable du point de vue de la liberté et de la créativité humaine. Les mèmes parasiteraient nos cerveaux comme les poux nos cheveux, à notre insu, sans qu’on ait aucun moyen à leur opposer, puisque ce sont eux seuls qui sont les acteurs et peuvent s’éliminer les uns les autres au profit du plus fort. Dawkins a eu le mérite d’être un biologiste athée. Mais on ne saurait davantage hypostasier la génétique que la religion. Ce ne sont pas les gènes qui ont créé l’univers! Admettons que les gènes font partie d’une complexité beaucoup plus grande qu’eux et de luttes de pouvoir qui peuvent avoir facilement raison d’eux.

Les petits lutins


Une fois de plus – c’est devenu une tradition – on observe que les biologistes qui se prennent pour des philosophes et tombent dans la métaphysique biologique, atteignent vite leur principe de Peter. Les mèmes ne méritent pas plus notre attention que les petits lutins, sauf du point de vue de la mythanalyse. Pourquoi l’homme cherche-t-il toujours de nouvelles représentations et justifications de son aliénation : religieuse, politique, sociologique, psychanalytique, et maintenant génétique? À quoi cela sert-il de militer pour l’athéisme, comme Dawkins, si c’est pour tomber dans une fable encore plus aliénante que celle de Dieu? Les mèmes n’existent pas plus que les dieux, Monsieur Dawkins! Voilà bien une débilité étonnante. Il est temps que les hommes s’assument eux-mêmes sans s’inventer de si mauvaises raisons de renoncer à leur liberté et à leur responsabilité créatrice.
Hervé Fischer

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(*) Je ne suis pas même intéressé à expliquer les termes de sa théorie. Je recommande aux curieux de consulter Wikipedia. En voici un extrait :
Un mème (de l'anglais meme ainsi que du français même) est un élément culturel reconnaissable (par exemple : un concept, une habitude, une information, un phénomène, une attitude, etc.), répliqué et transmis par l'imitation du comportement d'un individu par d'autres individus. L'Oxford English Dictionary définit le mème comme « un élément d'une culture pouvant être considéré comme transmis par des moyens non génétiques, en particulier par l'imitation ».
Le terme de mème a été proposé pour la première fois par Richard Dawkins dans Le Gène égoïste (1976) et provient d'une association entre gène et mimesis (du grec « imitation »), en même temps qu'un jeu de mot sur le mot français « même ». Les mèmes ont été présentés par Dawkins comme des réplicateurs, comparables à ce titre aux gènes, mais responsables de l'évolution de certains comportements animaux et des cultures.
L'étude des mèmes a donné naissance à une nouvelle science : la mémétique. (sic!)

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2010-01-30

Darwinisme et numérisme


Je poursuis ici ma réflexion sur la théorie de la divergence que j’oppose à celle de l’adaptation darwinienne.
Darwin, en inventant la loi de l'évolution, nous a libéré du créationnisme. Grâce lui soit rendue. Mais sa théorie de l'adaptation par la sélection de l'écart physiologique est beaucoup trop mécanique pour être suffisante à expliquer le phénomène global de l’évolution et la multiplication des espèces à l'échelle que nous connaissons. La puissance inventive de la nature et la prolifération de tous les scénarios biologiques possibles et imaginables qui en résultent dépasse les limites d’un processus d’adaptation. La nature est créative de par sa propre dynamique interne, pas seulement par réaction à l’environnement.
J'ai déjà souligné que le darwinisme ne saurait expliquer le cas de l'espèce humaine. L'histoire récente de l'humanité, au sens de ce que nous avons été capables d'en découvrir et de ce que nous pouvons observer, démontre, outre bien sûr une grande capacité d'adaptation ou d’ajustement aux conditions de vie, que seule une série de multiples divergences et mutations peut nous avoir menés à ce que nous sommes aujourd'hui. Nous ne sommes pas descendus du ciel, certes. Mais il ne suffit pas de dire que nous sommes descendus des arbres pour expliquer que nous ayons perdu notre queue, et que nous nous soyons redressés sur nos pattes arrière. Il ne suffit pas de dire que notre cerveau s'est développé pour nous permettre d’échapper aux prédateurs, alors que notre corps n'avait plus les capacités physiques de leur échapper ou de les affronter, ou parce que nous sommes devenus des primates carnivores. La nature a manifestement une capacité organisationnelle et une intelligence propre, qui la rend extrêmement créative. L’évolution de l’espèce humaine a résulté de projets successifs et non de réactions adaptatives.

Le vitalisme est un matérialisme

Il ne suffit pas de dire que la vie a commencé il y a quatre milliards d'années dans les eaux salées des océans, puis qu'elle s'est adaptée progressivement à la vie terrestre depuis quatre cents millions d'années. Le matérialisme a été conçu comme une libération de l’aliénation religieuse du créationnisme. Mais il ne faudrait pas le réduire à un mécanisme simpliste. Depuis le XIXe siècle, les sciences de la vie ont connu un développement spectaculaire. La matière atomique est devenue elle-même dynamique et vivante. Nous devrions désormais parler de vitalisme et non plus de matérialisme. Le vitalisme est un matérialisme, dans sa formulation plus actuelle. Certes, nous avons longtemps été réticents par rapport à ce mot qui semble aussi simpliste que «la vertu dormitive du sommeil» dont se moquait Molière. Mais le reproche ne vaut-il pas aussi pour le matérialisme ? Nous ne devrions plus redouter que certains l’interprètent comme une dynamique surnaturelle qui pourrait réintroduire un mystère divin. Nous ne considérons dans le vitalisme, qui n’est pas une théorie constituée, que la puissance de développement biologique de la nature. Ce n'est pas parce que nous n'avons pas la capacité de l'expliquer qu’il n’existe pas. Le fait que nous soyons de plus en plus capables de déchiffrer des processus physiques, chimiques, physiologiques de la vie ne signifie pas que nous sachions expliquer le vitalisme qui les a créés, mais seulement que nous sommes parties prenantes de la vie. Sans ce vitalisme de la nature, nous ne serions pas là aujourd'hui pour en parler.

Affirmer, contre Kant, notre capacité à déchiffrer la nature

Nous sommes de constitution homogène avec la nature, de plain pied avec elle. Nous pensons avec ses structures mêmes. Cette homogénéité entre nature et espèce humaine – et comment pourrait-il en être autrement ? – remet en question le dualisme kantien. Emmanuel Kant avait exprimé les principes de prudence dont nous avions besoin au XIXe siècle pour ne plus tomber dans des abus de pensée. Ses Prolégomènes à toute métaphysique future avaient ce grand mérite. Mais Kant plaçait ainsi l’homme dans un statut de séparation totale d’avec la nature, de non communication possible avec elle. Nous limitant à une connaissance phénoménologique, il imposait une séparation insurmontable entre l’homme et la matière: une opposition qui constituait un résidu de l’idéalisme platonicien et chrétien. Nous participons au même langage que celui de la nature. Nous déchiffrons réellement la nature, même si cela demeure encore très partiel parce que nous sommes une partie de la nature, en osmose avec elle. Nous devons nous réconcilier intimement avec elle, ce qui est aussi une source de bonheur et d'apaisement de notre anxiété et sentiment de l'absurde. Et bien entendu, au-delà de cette compréhension limitée de l'univers, ce sont les humains qui décident de son sens - son orientation - qui relève, comme le progrès moins d'une lecture que d'une volonté humaine.
Le darwinisme n’est pas faux. Il est seulement insuffisant; il constitue un élément partiel d’explication de l’évolution, une explication de détail, anecdotique comme les exemples d’adaptation qu’il cite à l’appui de sa démonstration. Il ne prend pas en compte le principal, qui est la capacité de la nature elle-même d'initier des sauts, des mutations, de diverger, de projeter,d’explorer de nouvelles combinaisons génétiques, qui elles-mêmes se développeront jusqu’à leur accomplissement, au point même d’adapter leur environnement à leurs besoins, comme le fait l’homme de plus en plus.

L'instinct de création

Ainsi, on ne saurait expliquer l’invention et le développement exponentiel du numérisme avec les concepts darwiniens d’écarts dûs au hasard, permettant une adaptation, puis une sélection assurant son existence. Les concepts darwiniens sont inopérants face à ce phénomène, qui a pourtant une importance évolutive majeure pour notre espèce. Ce n’est pas davantage l’adaptation à la compétition commerciale, les capacités de gestion, de contrôle ou de communication du numérique qui expliquent son émergence et sa généralisation. Ce serait une explication juste, mais beaucoup trop réductrice. Nous ne saurions nier ici l’instinct de création qui anime les programmeurs aussi bien que les entrepreneurs et que les utilisateurs.
Oui, il existe dans la nature, y compris dans la nature humaine, un instinct de création. Peut-être l’expliquerons-nous un jour par des processus physiologiques. Mais même si nous sommes aujourd’hui démunis pour en démontrer l’existence, nous l’affirmons parce que ses effets sont indéniables. Le darwinisme ne saurait expliquer le numérisme. Le numérisme lui, le remet en question.
Hervé Fischer

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2008-05-23

De l’idéologie de l’avant-garde à celle de la créativité


Ler XIX siècle français a lancé l’idée d’avant-garde sociale et artistique, suite à l’invention de l’Histoire comme destinée préprogrammée du Progrès humain. Au début du XXe siècle, des artistes ont substitué à ce concept d’Histoire téléologique, écrite d’avance, la célébration de la liberté humaine, celle qui est capable de construire le futur. Ce furent coup sûr coup les arrogances et les vertiges du futurisme italien, du constructivisme russe et du Bauhaus allemand. Ces trois mouvements artistiques, s’inscrivaient cependant encore dans l’exaltation de l’avant-gardisme, comme conscience possible du futur. Les postures extrêmes des artistes dans les années 1980 et leurs crispations parfois morbides ont mis fin à la célébration de l’idéologie d’avant-garde, annonçant les émois du postmodernisme et la crise de la posthistoire (1).

Aujourd’hui, le contexte a changé et l’idéologie aussi. Nous ne parlons plus guère d’avant-gardisme, mais plutôt d’innovation et de créativité.

L’avant-gardisme a pris paradoxalement une coloration ringarde, comme le modernisme et même la crise postmoderne. Ils ont vieilli très rapidement, parce que les enjeux sociaux ont été bouleversés par le passage à l’âge du numérique.

Aujourd'hui, nous avons conçu un bouquet de concepts proches qui sont l'innovation, la créativité, la recherche artistique; nous parlons d'artistes chercheurs, et nous tentons de rapprocher et mêler ces concepts le plus possible. En fait l'innovation renvoir plutôt à la technologie; la créativité aux sciences cognitives, la recherche artistique aux sciences pures. Nous tentons, légitimement de réunir ces vertus, mais dans une posture idéologique qui s'éloigne manifestement de l'idée d'avant-garde.

L’avant-gardisme était individualiste, subjectif, alors que la créativité se déclare collective et objective. L’avant-gardisme produisait des oeuvres uniques, alors que la créativité cible la production industrielle et sociale. L’avant-gardisme était linéaire, alors que la créativité se réclame de l’arabesque, de la sérendipité et des logiques floues. L’avant-gardisme était spécialisé et autoritaire, alors que la créativité exige la transversalité, la multidisciplinarité, l’ouverture. L’avant-gardisme était simplificateur, affichait des manifestes prescripteurs et souvent binaires, alors que la créativité s’identifie à la recherche, à la complexité, à l’inachevable et à une certaine modestie. L'avant-gardisme s'exprimait à coup de divergences, alors que la créativité cultive la convergence , celle de l'art, des sciences et des technologies. Certtes, l’avant-gardisme tendait à s’approprier des domaines réputés non artistiques et à les intégrer dans l’art, qu’il s’agisse de l’âme, des matières pauvres, de gestes et d’attitudes, de la vie, de la société, de la politique, mais soulignait le saut qu'il opérait. Après avoir inventé le ready-made, Marcel Duchamp avait même choisi de faire de sa vie elle-même une oeuvre d’art. L'avant-gardisme pratiquait la rupture, alors que la créativité amalgame et vise l'approfondissement. L’avant-gardisme était le plus souvent socialement contestataire, critique, politiquement engagé, alors que la recherche créativité se rapproche de l’industrie manufacturière et culturelle et des usages sociaux, perdant ainsi le plus souvent son statut de conscience sociale critique.

Passer d’une idéologie à une autre, dans le domaine de l’art, ne signifie pas un progrès objectif, mais un changement significatif d’idéologie, reflet d’un changement de société et d’image du monde. L’avant-gardisme était provocateur, gratuit et simplificateur, libertaire et excitant. La créativité relève d’une idéologie plus ouverte, mais molle et souvent insaisissable, plus engagée et empêtrée dans les compromis et les gestions institutionnelles et sociales. Plus utile, avec plus de convivialité obligée, mais moins de conscience philosophique et critique. Je ne prendrai donc pas ici parti pour la créativité contre l’avant-gardisme. Il s’agit seulement de clarifier la topologie idéologique dans laquelle nous évoluons et nous engageons éventuellement. Mais comment pourrait-on être d’avant-garde dans les arts numériques? Technologiquement innovateur, certes, comme dans les jeux vidéos et les installations interactives, le divertissement. Et plutôt d’avant-garde dans le bioart, l’art éconumérique. Car la créativité, la recherche innovatrice ne font pas l’art. L’art s’y perd souvent.

Certes, art, science et technologie se sont rapprochées. Ces proximités sont passionnantes et fécondes. Mais il demeure que l’art est dans la tête de l’artiste, pas dans l’ordinateur. Dans l’attitude, pas dans la science. Dans la divergence, pas dans l’algorithme.

Hervé Fischer

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(1) Voir aussi Hervé Fischer : L’Histoire de l’art est terminée, Balland, Paris, 1981. En ligne maintenant à : http://classiques.uqac.ca/contemporains/fischer_herve/histoire_art_terminee/histoire_art_intro.html

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2008-02-10

Philosophie de l’innovation



Tandis que le monde technoscientifique *, aussi bien qu’économique et financier, change autour de nous plus vite que nous-mêmes – plus vite que notre conscience du changement, plus vite que nos idées, que nos valeurs et que nos savoir-faire, nous sommes confrontés à des défis inédits. Pour les uns, il s’agit d’une crise, qui nous insécurise ; pour les autres, c’est le progrès qui nous interpelle et nous offre de nouvelles chances ; pour d’autres encore face à la compétition mondiale des sociétés du savoir, nous vivons de plus en plus dangereusement. La vitesse, voir l’accélération des changements met les uns sur la défensive et excite les autres.

Nous sommes entrés dans une ère de capitalisme effréné, dont la logique semble à la fois innovatrice et inhumaine. Et nous pouvons citer ici aussi bien les OGM, que les technologies numériques, l’écologie que la violence, l’exploitation de la nature autant que celle des hommes. Il ne suffit pas de courir. Encore faut-il savoir où nous courrons si vite et pourquoi.

Innover, c’est aussi arrimer la liberté et la créativité de l’imagination aux exigences du réalisme et du rationalisme. On ne saurait les opposer comme jadis. Et aujourd’hui, la créativité ou l’innovation ne sont plus des qualités réservées aux artistes et aux chercheurs scientifiques. J’ai déjà souligné dans Le choc du numérique*, parlant des «laboratoires du futur», que c’est une exigence aussi et une vertu pour les financiers, pour les industriels, pour les entrepreneurs, pour les financiers, mais aussi pour les artisans, pour les gestionnaires, pour les fonctionnaires de l’État, pour les agriculteurs autant que pour les médecins. Tous sont confrontés à la nécessité d’innover. Les malades consultent l’internet avant de prendre rendez-vous chez leur médecin et lui objectent éventuellement les informations qu’ils ont lues sur le web. Les producteurs agricoles, aussi bien que les pêcheurs suivent les cours des marchés en ligne, tant pour les fruits et légumes, que pour la volaille ou le poisson et confient à des ordinateurs le contrôle de leurs bâtiments d’élevage et pour la chaîne du froid. Les financiers sont soumis à la vitesse et à la nervosité des réseaux numériques où s’affichent les variations boursières en temps réel. Les sportifs contrôlent leur entraînement, leur diète et leurs performances sur les écrans cathodiques. Et les industries culturelles sont devenues des domaines d’innovation qui dépendent de plus en plus des performances et de l’innovation dans les technologies numériques. Personne n’y échappe désormais.

L’idée est nouvelle. Elle fait partie de la modernité. Ainsi un artiste de la Renaissance italienne, tel Leonardo da Vinci se flattait d’avoir inventé toutes sortes de machines, et aussi d’avoir fait quelques peintures. Plus récemment, les artistes du Bauhaus n’ont pas jugé indigne d’eux de se consacrer à l’innovation dans les formes et les fonctions des objets de la vie quotidienne, chaises, tables, cuillers, fourchettes, casseroles, aussi bien que des machines industrielles, voire des automobiles. Aujourd’hui, cela étant acquis, on s’attend à ce que les artistes travaillent aussi pour les industries du cinéma, de la télévision, des textiles et de la mode. C’est l’enjeu de l’avenir d’Hexagram, l’Institut des nouveaux médias de Montréal. Et demain, on peut prévoir que les artistes actuels vont s’intéresser à la vie rurale aussi bien qu’à la vie urbaine, aux biotechnologies humaines, animales et végétales, et de façon générale à la recherche et développement scientifique et technique.

L'innovation est un exemple incontournable de la loi de la divergence, dont je souligne le rôle moteur dans notre évolution humaine**.

On admettra que les technologies numériques sont le domaine par excellence de l’innovation, tant les développements technologiques y ont été rapides, puissants et extensifs. Et l’âge du numérique n’en est encore qu’aux premiers balbutiements. Il faut s’attendre à des innovations spectaculaires, dont nous n’avons encore aucune idée.

Mais il ne faut pas limiter l’innovation aux technologies numériques. Elle concerne fondamentalement aussi la vie sociale et politique, nos valeurs et notre éthique, comme le révèlent les enjeux de plus en plus fondamentaux de nos débats de société actuels.

Ce que je veux souligner ainsi, c’est qu’il faut cesser de cloisonner nos catégories professionnelles, culturelles, politiques, le réel et l’imaginaire, les peurs et les espoirs. Nous sommes tous liés, quel que soit notre champ d’activité, notre lieu de vie, notre éducation, tous sur le même navire, qui est petit. Un paysan et un artiste, un scientifique et un financier, un médecin et un malade, un pilote d’avion et un passager sont des variations du seul et même homme, qui est en chacun de nous, et qui se doit d’exercer le même niveau de talent, d’innovation et de respect des autres, chacun dans son domaine d’expertise. Personne d’autre ne le fera pour lui. C’est le même homme qui pilote et qui voyage, qui est malade et qui guérit, qui nourrit et qui mange. Il faut réunifier l’homme avec lui-même, dans ce qu’il a de meilleur, de plus créatif.

Et les technologies numériques deviennent aujourd’hui un catalyseur puissant de cette réunification de l’homme créateur avec lui-même, parce qu’elles favorisent nos échanges personnels, notre information, donc nos capacités de gestion autant que d’innovation, et de notre sens des responsabilités.

Nous ne devrions aucunement en avoir peur, ni opposer humanisme, technologie et culture. Ce sont nous-mêmes, les hommes, qui créent et partagent toutes ces déclinaisons de nos besoins et de nos réponses. L’innovation, ce n’est pas une spécialisation. C’est le meilleur de l’homme, en chacun de nous et dans tout ce que nous faisons. Non pas parce que nous condamnons le passé, mais parce que nous avons pleinement conscience que nous sommes encore loin de nous-mêmes, de ce que nous pouvons accomplir ensemble. Dans notre époque de désenchantement postmoderne, il faut relever le nez et rappeler que le progrès existe, qu’il est une nécessité humaine. L’innovation n’est pas que le moteur du progrès technoscientifique. Il est aussi le moteur du progrès humain.

* http://www.mind-mapping.co.uk/mind-maps-examples.htm

** Le choc du numérique, éditions vlb, Montréal, 2001.

*** La société sur le divan. Éléments de mythanalyse, vlb, Montréal, 2007

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2007-08-02

Ligands, hyperliens et création

J’ai souvent insisté sur le fait que notre logique comme notre éthique planétaire reposent sur des liens, ceux de nos syntaxes et ceux de nos solidarités humaines. Ces liens qui sont aussi la structure même de l’organisation du web avec les hyperliens, constituent beaucoup plus qu’une métaphore. Ils sont à la base même de l’organisation de notre cerveau, comme la neuroscience contemporaine le démontre. Et elle appelle ligands ces liens neuronaux dont elle nous décrit la constitution et le mode de fonctionnement chimico-électrique.

Comme une plaque argentique impressionnée est fixée chimiquement, ce sont dans le cerveau de l’enfant des configurations neuroélectriques, celles du marquage indélébile des premières impressions de la vie, qui deviennent durables, constituant ainsi une infrastructure réseautique originelle des activités cognitives et affectives futures. Ce sont ces premiers circuits acquis qui relient les neurones entre eux par les dendrites et aux organes du corps humain par les axones. Ces ligands pourront être réactivés automatiquement pour le gestuel du corps comme la marche, la natation, la pratique du violon, etc. Ou ils le seront par la mémoire involontaire en relation avec un contexte évocateur du passé, par exemple à partir d’un odeur ou d’un goût (celui de la madeleine de Marcel Proust à la recherche du temps perdu), rappelant à la conscience des souvenirs lointains qu’on ignorait même avoir pu conserver. Bien entendu, la mémoire est aussi un exercice volontaire.

Ces ligands sont donc les premiers liens, les premières configurations sur lesquelles se construit notre structure mentale – logique et syntaxe langagière - et c’est en ce sens que j’ai pu soutenir que la logique est biologique autant que sociologique.

La science nous dit que ce marquage est créé par la circulation des ions de neurone en neurone, selon des différences de potentiel électrique. Leurs mouvements ouvrent puis renforcent des circuits par des modifications chimiques locales, qui jouent un rôle de neurotransmetteurs synaptiques. Ces traces chimiques sont en quelque sorte des facilitateurs des liens de la conscience, des supraconducteurs acquis, qui favorisant la réactivation des configurations originelles du cerveau. Les spécialistes ont observé le rôle de plusieurs ions dans ce marquage chimique, notamment par fixation de diverses concentrations de deux éléments chimiques courants, le potassium (K+) et le sodium (Na+), dont les ions créent des polarisations irréversibles,les LTP, ou Long Term Potentation – potentialisation à long terme, liant des affects, des émotions et des idées pour longtemps, ou inversement des LTD, ou Long Term Depression, qui jouent en sens inverse. Bien sûr, il y a aussi des conductivités suractivées qui créent des mémorisations cellulaires plus éphémères selon les usages sociaux et individuels répétitifs ou occasionnels. Aussi naïve qu’elle ait pu paraître, la métaphore cartésienne des petits trous du cerveau par lesquels la pensée repasse et qui constituent notre mémoire, ne manquait pas de vision!

Il faut y ajouter le rôle d’excitateurs disponibles chimiquement dans le cerveau, tel que le glutamate et de multiples protéines et enzymes, qu’on considère comme des facteurs transactiveurs subcellulaires. Enfin d’autres substances neurotrophiques ont pour rôle de créer et faire croître des dendrites et des arborisations de boutons synaptiques là où de nombreuses activités neuronales exigent d’augmenter les connexions entre les neurones.

On nous apprend aussi que cette circulation des ions diminue avec la distance, de sorte que nous observons dans le cerveau des zones spécialisées, correspondant à des secteurs associatifs de différents domaines de mémoire ou d’actualisation fonctionnelle. Certains axones sont ouverts et donc plus polyvalents, d’autres sont gainés de myéline, une substance qui les isole et favorise leur spécialisation à distance, par exemple pour les commandes musculaires.

Ce sont donc des mécanismes neurocérébraux extrêmement sophistiqués, qui évoquent évidemment les hyperliens que nous créons selon les besoins de nos recherches sur le web et le marquage de la mémoire artificielle sur les supports synthétiques de nos ordinateurs, mais beaucoup plus complexes comme chaque fois que la matière vivante est comparée aux algorithmes du silicium. Et cela démontre la pertinence de la logique associative des liens biologiques que j'ai déjà maintes fois évoquée, en relation avec la métaphore des hyperliens, mais aussi de leur nature électronique, puisqu'on peut rapprocher le rôle des ions dans les connexions neuronales avec celui des circuits de transistors dans les puces.

Ces ligands créent des traces mnésiques infrastructurelles selon lesquelles l’adulte configurera encore des années plus tard sa conscience et la logique de ses pensées, selon ses émotions de naissance et les impressions ses premières années.

Ainsi, on observe que chez le nouveau-né, ou chez le petit animal, le rituel alimentaire crée un lien émotionnel ou affectif fort et durable avec le parent nourricier. La tétée, le piètement du chat qui a massé avec ses pattes les mamelles nourricières de sa mère pour augmenter le débit du lait, la régurgitation de l’oiseau dans le bec des oisillons ne seront jamais oubliés par l’être adulte, qu’il s’agisse du chat satisfait, de l’humain qui suce des bonbons ou des gommes à mâcher, tête sa cigarette ou son téléphone cellulaire, ou de l’oiseau adulte qui veut combler la femelle qu’il a séduite en lui offrant de la nourriture régurgitée. Mes love birds le font aussi avec moi, selon une sorte d’automatisme associé au lien affectif. De même, j’observe chez eux qu’ils préféreront toujours à l’âge adulte une miette de gâteau dans ma main au gâteau entier sur la table, assurément parce qu’ils ont été nourris à la main quand ils étaient petits.

Et inversement, chez l’être humain adolescent ou adulte, la boulimie pourra compenser un manque affectif grave de l’enfance, dans la mesure où la nourriture demeure associée à l’amour parental, et joue physiologiquement un rôle d’ersatz affectif de complétude dans une situation de manque et d’anxiété. En ce sens, la boulimie et l’anorexie se traiteront autant par une psychothérapie que par l’intervention chimique de tranquillisants ou neutralisateurs synaptiques.

Ces connexions émotives premières constituent d’abord notre première infrastructure cérébrale, d’autant plus fondamentale que nous allons en nous en servant constamment l’oublier et perdre tout pouvoir de la modifier. S’y ajoutent d’autres marquages, selon les événements de notre vie, qui vont aussi inscrire des connexions, qu’on pourra considérer importantes, mais secondaires, plus ou moins importantes et donc signifiantes, voire très occasionnelles et dont notre mémoire n’a aucun intérêt à se surcharger.

Lorsque nous parlons de divergence, cela signifie à la lettre que l’être humain sera capable requestionner des premiers ligands cérébraux biologiquement acquis au cours de ses premières années de vie et quasiment institués. Il sera capable de les modifier malgré leur force d’inertie conformiste. Cela demande donc un véritable effort et éventuellement de nouvelles émotions, une déstabilisation, des obsessions ou une grande volonté, ou une situation de crise, pour qu’une personne se libère de ces ligands et crée des liens inédits entre des idées, des valeurs, des comportements, c’est-à-dire de nouvelles configurations conceptuelles ou imaginaires, instigatrices de divergences innovatrices. La création humaine, n’est donc possible que grâce à cette neuroplasticité du cerveau que les neurologues ont démontrée récemment, et qui semble plus développée dans l’espèce humaine que dans les autres espèces vivantes. Ces dernières sont manifestement moins innovatrices et évoluent donc beaucoup plus lentement que nous.

À travers la culture ambiante et l’éducation – l’Autre dans la matrice parentale -, ces nouveaux liens, établis selon de nouvelles configurations, pourront donc devenir aussi des ligands acquis durablement,engageant des mutations neuronales chez l’être humain. Pensons au développement de certaines zones neuronales, à la diminution d’autres – par exemple celles de l’odorat –, à l’accroissement du volume du cerveau, à l’équilibre de la locomotion verticale, etc. Et peut-être aujourd’hui, pour assurer notre survie, pouvons nous espérer le développement de configurations associatives nouvelles, dans une zone spécifique de notre cerveau, qui comporterait davantage de ligands associant des valeurs d’éthique planétaire à nos comportements individuels et collectifs, et qui augmenteraient notre volume cérébral avec une zone spécialisée dédiée à l’éthique, qui semble encore bien réduite dans l’humanité d’aujourd’hui! Ne dit-on pas que certains ont la bosse des mathématiques, évoquant ainsi une augmentation du volume cérébral traitant de pensée mathématiques? Il nous reste à espérer que ce qui vaut pour les mathématiques vaille aussi pour l’éthique. Et décidément les hyperliens du monde numérique ont plus qu’une valeur instrumentale et métaphorique. Ils renouent avec la chimie et l’électricité même de la vie.

Hervé Fischer

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