2007-05-22

La créativité du zapping et la logique des liens




Aujourd'hui, j'ai plaisir à céder la parole à Paul Cauchon, journaliste québécois des médias, qui commente dans Le Devoir du 19 mai l'émission que l'humoriste, comédien et musicien Jici Lauzon a consacrée au zapping. Le zapping a mauvaise réputation. Et pourtant la zapette est l'une des plus belles inventions du monde de la télévision, l'emblème de notre ultime liberté médiatique. Elle permet de zapper le harcèlement de la publicité et d'échapper à la bêtise qu'elle exploite si souvent. C'est aussi le symbole de notre nouvelle structure mentale, qui fonctionne selon la logique des liens et non plus seulement de la causalité linéaire, terriblement réductrice par rapport à la complexité du monde, et trop souvent instituée comme un mode d'exercice du pouvoir idéologique central sur ses sujets. Voici donc l'intégrale de l'article de Paul Cauchon:

La pire chose qui pourrait arriver à Jici Lauzon, c'est qu'on zappe pendant son émission. En effet, dans cette édition de Mon oeil (une série de documentaires réalisés par des personnalités connues), Lauzon examine justement les ravages du zapping. On en parle peu souvent, mais l'invention de la télécommande est sûrement aussi importante que celle de la télévision en couleur et sûrement davantage que celle de la haute définition, dont on fait tout un plat. Avec humour, bien sûr, mais aussi avec sérieux puisqu'il mène des entrevues avec des universitaires et des spécialistes en tout genre, Jici Lauzon fait le procès de cette invention diabolique. Selon une étude américaine, un téléspectateur moyen peut zapper de 4 à 107 fois la minute. Les plus grands zappeurs? Les hommes, et particulièrement ceux de 35 à 44 ans. La télécommande est un enjeu de pouvoir chez les couples, où on se dispute pour savoir qui la contrôlera. Elle a mis fin à la fidélisation envers les chaînes pour permettre l'essor des chaînes spécialisées. Elle fait paniquer les annonceurs, qui cherchent maintenant à intégrer la publicité dans les émissions, et elle pourrait être responsable de déficits d'attention. Même les politiciens s'y sont adaptés en cherchant les petites phrases-chocs qui vont retenir le téléspectateur! Elle serait le symbole de l'ensemble de nos comportements humains: en effet, nous zappons de plus en plus les relations et les amours, obsédés de trouver la bonne personne en trois minutes. Mais c'est aussi «une valeur ajoutée», soutient Hervé Fischer, puisqu'elle permet «un contrôle sur le désordre et la vitesse du monde». Pas mal.

On pourra voir cette émission au Canal D, le 23 mai, à 20h: "Mon oeil! - Le procès du zapping", Canal D, 20h
(Dans l'image d'écran de télévision ci-dessus, nous avons aussi le privilège d'observer notre "cosmogonie impressionniste", dont je vous entretenais dans une chronique précédente)

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2007-05-01

Cosmogonies impressionnistes

Tels des mouvements brownien s

Confrontés aux flux disparates d'informations numériques, nous créons une cosmogonie dont les deux pôles imaginaires se situent entre une unité irréelle mais virtuellement nécessaire (cosmos), et une fragmentation dispersée d'informations disparates (chaos), telles les multitudes de touches des peintres impressionnistes ou divisionnistes, à la surface desquelles nous tentons de tracer de la pensée linéaire et des arabesques, pour créer des configurations locales cohérentes qui puissent leur conférer un sens. C'est ce que je propose d'appeler, du point de vue cognitif, l'impressionnisme numérique. La plupart de nos questions contemporaines significatives, en astrophysique, en épistémologie, en sociologie, en psychologie, en théorie de la communication relèvent de la prise de conscience de cette nouvelle cosmogonie impressionniste.
Ainsi, nous découvrons régulièrement, au fur et à mesure de nos nouveaux télescopes électroniques, de nos nouveaux algorithmes en astrophysique des corps célestes, des exoplanètes, des galaxies, des quasars que nous numérotons et ajoutons les uns aux autres, comme autant de fragments d'un puzzle supposé constructible, mais dont l'unité nous échappe. En vain, nous tentons de concilier des théories inconciliables. Nous parlerons ici d'astrophysiques impressionnistes.

La biologie elle-même, la physique atomique, la génétique, la mécanique quantique, vibrent d'essaims d'informations instables et infiniment parcellaires, dont les ensembles sont supposés s'organiser dans des théories unificatrices encore inaccessibles. Nous sommes face à des épistémologies impressionnistes.
Du point de vue de la psychologie, nos identités individuelles ne sont guère plus que des impressions, des consciences divisionnistes qui évoluent entre le sentiment virtuel d'une personnalité psychique cohérente et les multiples rôles sociaux disparates, voire contradictoires où nous nous investissons selon les moments et les lieux de notre vie sociale. Et chacun de nous peut apparaître à lui-même et aux autres comme un essaim impressionniste de faits, gestes, pensées et sentiments centrifuges, dont nous nous efforçons de rassembler la configuration unitaire. Nous sommes confrontés à un impressionnisme psychologique. Nous avons une conscience impressionniste du monde et de nous-mêmes.
Nous nous pensons uniques au sein de masses sociales virtuelles où nous nous agglomérons pourtant comme autant d'individus plus ou moins semblables, voire interchangeables. Dans nos sociétés de classes moyennes, nous prenons conscience d'être des molécules de corps sociaux virtuels, qui évoluent selon les mêmes arabesques aléatoires que les essaims de poissons ou de perroquets dans leurs milieux aquatique ou aérien. Chaque individu est unique et isolé comme une touche divisée d'énergie dans une masse chromatique bigarrée qui donne une impression d'ensemble familier. Nous sommes à l'âge de l'impressionnisme social.
Brassés dans la nouvelle société de l'information, nous sommes happés par des flux d'informations éparses, décousues, en contact sans être liées, comme autant de monades closes, discordantes et qui pourtant appartiennent à la même surface des médias, telles les touches juxtaposées sur la surface de la toile des peintres impressionnistes. Coupées-collées, elles baignent dans la même énergie informationnelle, virtuellement cohérente. Cela vaut pour les journaux et leurs capsules typographiques, pour les programmes de télévision que nous zappons, pour les brèves informationnelles des programmes de radio. Et la toile du web, avec ses multiples hyperliens ponctuels, hétéroclites et pourtant imaginairement rassembleurs nous apparaît comme la métaphore même de cette cosmogonie impressionniste. Nous parlerons ici de médias impressionnistes.
Et bien entendu, la matière même des images de nos écrans, le balayage électronique des corpuscules lumineux sur les surfaces cathodiques, la vibration des pixels de nos imageries synthétiques ont souvent été décrits comme un impressionnisme numérique.
On nous vante même dans un film commercial une lecture fascinante en 3D des touches de peinture fébrilement juxtaposées des tableaux de Van Gogh. Nous avons adopté une sensibilité impressionniste.
Décidément, la vision des peintres du XIXe siècle était prémonitoire. Ils traduisaient ainsi une nouvelle conception de la perception sensorielle, qui renvoyait aussi, à leur insu, à une nouvelle conscience sociale. Et cette technique de petites touches juxtaposées de couleur vive vaut aujourd'hui globalement pour notre vision informationnelle et numérique du monde au XIXe siècle. Elle se décline dans tous les aspects de nos théories, de nos consciences individuelles et sociales, de nos sentiments et de nos perceptions, en science, en art et en éducation. Notre cosmogonie est devenue impressionniste.
Hervé Fischer - mars 2007.
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