2007-08-19

Peinture, écriture et oralité


Guernica, de Picasso, 1937


The legible city, fom Jeffrey Shaw, installation with Dirk Groeneveld, 1989.

Le numérique, est-ce le simple progrès de ce qu’on appelait, il y a une génération, la révolution de l’audiovisuel ? Certes, mais d’une toute nouvelle puissance grâce à la convergence technologique des médias, à la capacité de produire des images de synthèse, à la flexibilité de l’accès en ligne généralisé et à l’interactivité. Ces différences sont si grandes par rapport à la radio et à la télévision traditionnelles, qu’on parle maintenant d’une nouvelle oralité multimédia, donc multisensorielle, qui remet en question la domination de l’écrit dans notre civilisation. Confrontés à ces médias enrichis, certains se sont même interrogés, comme l’anthropologue André Leroi-Gourhan, sur une disparition éventuelle de l’écriture : la lecture gardera pendant des siècles encore son importance, malgré une sensible régression pour la majorité des hommes, mais l’écriture est vraisemblablement appelée à disparaître rapidement, remplacée par des appareils dictaphones à impression automatique (Le geste et la parole, 1965).

D’autres, comme le futurologue américain Peter Drucker, ont prédit la disparition de l’imprimé et du papier face à l’écran. Ce qui a fait beaucoup réagir : on a craint alors un dark digital age, car a beaucoup basé le développement du rationalisme occidental et des Lumières sur l’écriture, puis sur l’imprimerie. Et il est vrai que le multimédia favorise l’expression des émotions sur la pensée rationnelle critique à laquelle nous devons la modernité et je suis de ceux qui, tout en célébrant le numérique, rappellent constamment les vertus du livre. Certes, on oppose fréquemment l’alphabet idéographique et l’alphabet phonétique, l’image et le texte, accordant même souvent une valeur ajoutée à l’écrit, qui favorise l’activité conceptuelle et réflexive par rapport à l’image, plus intuitive et subjective. Mais on se contente le plus souvent de préjugés sur ces sujets si stratégiques pour notre avenir, et cette opposition me semble erronée et abusive. Car, la pensée, qu’elle soit parlée, écrite ou peinte est la même activité mentale sophistiquée, et toujours abstraite. Ainsi, la pensée chinoise, liée à un alphabet idéographique et donc à des configurations associatives de sens, dont la structure agrégative est très différente de la pensée linéaire que suscite l’alphabet phonétique, n’est pas moins complexe que la pensée occidentale ! La calligraphie idéographique chinoise ou phonétique arabe rejettent cette différence que nous croyons pouvoir établir entre écriture et peinture.

Quant à l’opposition entre expressions orale et écrite, il me semble qu’elle est exagérée aussi. Les mouvements de la main qui écrit ou joue du violon, relèvent de la même motricité cérébrale, qui commande ceux du larynx, des cordes vocales et de la langue, lorsque nous parlons ou chantons. Et ils sont aussi complexes. Les mains du pianiste ou du sculpteur démontrent autant et plus de dextérité que celles de celui qui écrit à la plume ou avec un clavier. D.ailleurs, beaucoup d’écrivains dictent, comme Alain Fleischer. Des handicapés comme l’astrophysicien Stephan Hawkings, des aveugles ne semblent aucunement limités dans leurs capacités conceptuelles et créatrices.

Même si le support d’expression change, je ne crois donc pas, contrairement à notre manie institutionnelle de catégoriser et d’opposer, qu’il y ait une grande différence, ni de nature, ni d’intensité de l’activité cérébrale entre l’écriture, les beaux-arts et l’expression vocale. Personnellement, je pratique également l’écriture et la peinture sans avoir le sentiment de changer d’attitude, ni de thème. Et si je remplace les pinceaux et la toile par un clavier et un écran, pour me consacrer à une œuvre d’art numérique, cela non plus ne me semble pas non plus changer mon attitude mentale de création. Je n’opposerai donc pas l’oralité et l’écriture, ni les beaux-arts et les arts numériques, contrairement aux idées reçues actuellement.

La différence n’est pas là où on se plaît à la déclarer avec passion. Elle est cependant majeure. Et elle réside dans la durabilité du message. L’air n’a guère de mémoire, ni davantage les supports numériques, tandis que le papier, la toile, le métal, la terre ou la pierre bénéficient d’une probabilité de conservation considérable. Et je ne peux manquer de vouloir en tenir compte en tant que créateur. La musique classique, si elle avait été produite et enregistrée électroniquement, serait quasiment perdue aujourd’hui. L’éphémérité des arts numériques n’est déjà que trop démontrée et il faut être naïf pour croire qu’elle sera surmontée un jour prochain. Nouvelle oralité inflationniste et sans mémoire, la création numérique peut être certes riche de contenu et d’une puissante expressivité dans l’instant. Mais elle ne peut même pas se conserver comme la musique sur du papier, pour être restituée intégralement dans plusieurs siècles. Comme à toute oralité primitive, il lui manque un langage écrit, un alphabet, qu’il soit idéographique ou phonétique. Il faudrait en noter sur papier tous les algorithmes, en conserver toutes les fiches techniques, tous les croquis d’installation et tous les instruments électroniques et logiciels. C’est une tâche démesurée, imparfaite, parce qu’elle manque de codes et implique des complexités pour lesquelles nous ne pouvons pas investir en temps réel les ressources financières et humaines qui seraient requises. On est réduit à en confier la mémoire à l’instrument, l’ordinateur, comme si on confiait la mémoire des œuvres musicales à des violons, des pianos ou des trompettes. Et on se dit qu’on actualisera régulièrement les œuvres numériques aux nouveaux standards d’une industrie numérique qui, comme pour nous dissuader de tout effort de conservation, cultive légitimement l’accélération du changement au nom de son progrès et de son succès commercial.

Les émissions de radio et de télévision sont déjà disparues en grande majorité de nos silos à mémoire, alors qu’elles étaient beaucoup plus faciles à conserver, sur bande argentique ou magnétique. On a sélectionné, pas toujours à bon escient, quelques programmes vedettes, et c’est une lourde tâche que de les actualiser régulièrement sur de nouveaux supports numériques pour les conserver plus longtemps, alors qu’une lettre ou un dessin de Van Gogh ou d’Antonin Artaud sont encore là pour témoigner, sans aucun investissement. Une écriture sur une plaque d’argile d’il y a 3000 ans aussi, et même une peinture préhistorique d’il y a 32 000 ans !

Je me refuse à établir une hiérarchie de valeur artistique entre les technologies, entre un pipeau et un synthétiseur midi, entre la toile textile et la toile de l’internet, entre le crayon et l’ordinateur, quant à l’expressivité artistique et même quant à sa contemporanéité. Et il ne me déplairait pas de graver dans la glaise un mythogramme numérique, par exemple un code barre ou une séquence d’ADN. Inversement, nous avons vu trop de bouquets de fleurs et de nus féminins dessinés avec des ordinateurs sur des écrans, car il y a aussi peu de génies dans les arts numériques que dans les beaux-arts et inversement. La légitimité et la puissance d’expression artistique ne dépendent pas de l’outil d’expression, mais de l’artiste. Un artiste choisit librement ses outils d’expression, à contre courant s’il le juge utile; il peut créer avec de la glaise, de la toile ou avec des pixels au même degré de médiocrité ou de génie. Si c’est mauvais, il vaut mieux que ce soit avec des pixels, car cela se conservera moins longtemps. Si c’est génial, il vaudrait mieux que ce soit avec de la terre qu’avec des pixels ! Et s’il ne peut s’exprimer à sa convenance qu’avec le numérique, il doit malheureusement admettre – et nous, ses admirateurs aussi – que ce sera très difficile de conserver son œuvre autrement que sous forme documentaire.


Nous sommes donc aujourd’hui dans un débat sur la création contemporaine où nous nous fourvoyons totalement. Du point de vue artistique, il n’y a pas de différence significative a priori entre l’écriture, la peinture et l’oralité, ancienne ou numérique, mais en revanche, on ne peut nier le problème de la fragilité des supports et donc des œuvres. A cet égard, l’avantage n’est paradoxalement pas du côté de la technologie numérique, même si celle-ci symbolise le progrès et reflète la sensibilité contemporaine. Et le défi pour les arts traditionnels est d’explorer cet âge du numérique où l’humanité est aujourd’hui aspirée et qui constitue le plus important événement de notre aventure depuis des milliers d’années, donc un incontournable.

Hervé Fischer

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2007-07-29

Réinventer l’art contemporain

L’art contemporain semble disparaître du radar. Il semble errer de crises en paradoxes. Que s’est-il passé ? Où en sommes-nous ? Quel avenir pouvons-nous entrevoir ? Pourquoi l’art technologique ne s’est-il pas encore inséré dans le circuit général de l’art contemporain?

Il est vrai que les artistes des beaux-arts et ceux des arts numériques ne se parlent pas. Il faut rappeler ici que les défenseurs des beaux-arts ont rejeté sans nuance les arts numériques dès leur émergence, et que les artistes multimédia, aujourd’hui célébrés, n’ont cessé en retour de dénoncer avec arrogance le passéisme de la peinture et de la sculpture. Il est devenu d’autant plus difficile de surmonter le fossé creusé par ces controverses, dignes d’une nouvelle bataille entre les anciens et les modernes, que l’art contemporain a été accusé de médiocrité par des intellectuels aussi connus que Jean Baudrillard, qui n’hésita pas à déclarer dans le journal Libération, en 1996, «L’art contemporain est nul», tandis que les arts numériques sont boudés par les musées et par le marché de l’art. Au-delà des polémiques, analysant ce qu’il faut bien appeler une double crise, celle des beaux-arts traditionnels et celle des arts numériques naissants,

il est grand temps que les raisons de cette mésentente soient abordées explicitement.

Après avoir mené la bataille en faveur des arts numériques depuis vingt-cinq ans, parfois même sur un ton polémique, je crois avoir acquis quelque légitimité à en proposer une analyse critique. Je suis aussi l’un des rares à avoir choisi de défendre aujourd’hui à la fois les arts numériques et les beaux-arts - et d'y dédier ma pratique artistique -, même si c’est une position encore très difficile, car il faut bien admettre que leurs différences paraissent au premier abord irréconciliables. En voici quelques-unes :

- La création traditionnelle semble s’en tenir à une esthétique spatialiste des arts visuels, tandis que les arts numériques explorent une esthétique temporelle, événementielle, multimédia et participative.

- Les concepts esthétiques des beaux-arts ne s’appliquent pas facilement aux arts numériques, sans que pour autant ceux-ci aient élaboré un nouveau système de concepts esthétiques critiques du multimédia et de l’interactivité, ce qui ne favorise pas l’émergence de critiques professionnels des arts numériques.

- Beaucoup ont le sentiment que la peinture et la sculpture sont des langages épuisés, impuissants à évoquer le monde actuel, qu’explorent au contraire audacieusement les arts numériques.

- Les beaux-arts étaient individualistes et légitimés par une signature fétiche, alors que les arts numériques sont des créations d’équipes pluridisciplinaires.

- Comme les arts numériques ne créent plus d’objet unique, mais élaborent des processus, des dispositifs immatériels et reproductibles sans distinction d’authenticité, ils ne peuvent être pris en considération par le marché de l’art.

- Comme ils ne bénéficient pas du financement et de la diffusion du marché de l’art, ils sont dépendants de la commande publique ou privée. Une situation qui a ses vertus, mais aussi ses limites, idéologiques, esthétiques et de disponibilité.

- La création des arts numériques est liée le plus souvent à la possibilité de leur diffusion.

- Les arts numériques sont très coûteux. Et il est devenu quasi impossible, contrairement à ce que l’histoire de l’art moderne démontre, que des artistes pauvres, individualistes, marginaux, asociaux puissent créer des œuvres d’art numériques, même s’ils sont géniaux.

- Les arts numériques à contenu critique deviennent de ce fait improbables.

- Liés à des technologies complexes et fragiles, les arts numériques ne sont pas admis dans les musées, qui n’ont les ressources ni financières, ni humaines de les exposer, d’en faire la maintenance régulière, et encore moins de les conserver.

- Événementiels et éphémères, les arts numériques présentent un problème majeur de conservation. Celle-ci ne peut consister actuellement qu’en une documentation, qui recourt aux médias traditionnels : fiches techniques, photos, films, vidéos, qui en trahissent donc inévitablement la spécificité et ne saurait remplacer l’œuvre originale.

- Liés aux technologies complexes les plus récentes et en constante évolution, les arts numériques ne peuvent être constamment actualisés au point de vue des équipements électroniques et des langages informatiques qu’ils utilisent. Paradoxalement, ils vieillissent mal, et beaucoup plus vite que les arts traditionnels.

- Les technologies sont soumises à une exigence incessante de progrès. Or les arts ne sauraient dépendre de cette logique de progrès. Une peinture préhistorique est aussi importante qu’une animation par ordinateur, une gravure de Dürer qu’une peinture de Picasso. Le concept de progrès n’a pas de sens en art. Ce n’est pas la puissance de l’ordinateur qui produit la valeur artistique, bien au contraire le plus souvent ! Nous rencontrons donc une sérieuse difficulté en liant la création artistique actuelle au progrès constant des ordinateurs et des logiciels.

- Paradoxalement, les arts numériques du XXIe siècle renouent avec la tradition orale collective, rituelle, éphémère, multisensorielle des arts primitifs, après cinq siècles de réduction de notre civilisation occidentale à une dominante visuelle et spatiale. C’est là une constatation fort intéressante, mais il faut aussi rappeler que les sociétés dites « premières» ne comportaient ni musées, ni galeries, ni signature individuelle, ni marché de l’art.

- Les sociétés tribales cultivaient cependant une mémoire orale sacralisée et durable, tandis que les technologies numériques actuelles, non seulement sont fragiles, mais revendiquent avec un excès évident de confiance la mémoire des machines. La neuvième des lois paradoxales du numérique que j’ai soulignées dans Le choc du numérique (2001) se formule ainsi : Plus les technologies numériques sont puissantes et sophistiquées, plus la mémoire artificielle qu’elles sont censées garantir risque de devenir éphémère.

- Les peintures préhistoriques d’il y a 32.000 ans dans la grotte de Chauvet sont demeurées intactes, tandis qu’un cd ou une page web d’il y a seulement dix ans sont déjà illisibles ou disparus. Il est assurément très préoccupant que nous créions ainsi aujourd’hui une culture artistique sans mémoire.

Quelles sont donc les options qui se présentent actuellement pour les arts numériques ?

On peut prévoir que les arts numériques se lient davantage aux industries culturelles dans une consommation ludique. Ils exprimeront alors la réconciliation tant désirée de l’art avec la société, celle de classe moyenne, mais se dilueront dans le flux éphémère des mass média, des jeux vidéo et de la société du divertissement, comme le cinéma hollywoodien, le cirque et les spectacles festifs.

On ne saurait prétendre que les arts numériques reconquièrent sans effort leur place dans le système des beaux-arts qu’ils ont rejeté, tout en s’en différenciant radicalement. Nous savons bien qu’il aurait été impensable que le cinéma réintègre le théâtre, ou que la télévision se fasse une niche dans le cinéma et la radio.

Une autre possibilité, celle qui nous intéresse le plus, consisterait à ce que les arts numériques renouent les liens brisés avec les beaux-arts en restaurant le dialogue nécessaire quant aux questions artistiques fondamentales explorées pendant des siècles par les beaux-arts. Ainsi, dans le domaine des transports, nous voyons avec intérêt le retour de la bicyclette et du tramway dans les villes, pour résoudre la même exigence de transport urbain qu’autrefois, en répondant au problème nouveau de pollution. et de style de vie. Nous apprenons même à recycler. Or les grandes questions esthétiques et mythiques de notre rapport au monde, de notre sensibilité, de la souffrance, nous opposent toujours les mêmes exigences que jadis, quelle que soit leur évolution sociologique, technologique et culturelle.

La première des lois paradoxales du numérique que j’ai formulée souligne que : La régression de la psyché est inversement proportionnelle au progrès de la puissance technologique. Le numérique est un psychotrope technologique. On le voit bien dans les pathologies de dépendance au virtuel. Et plusieurs artistes en ont fait le thème de leur création, tels Diana Domingues, au Brésil, qui crée des installations virtuelles évoquant la magie afro-indienne primitive. On ne peut nier la magie évidente de la communication à distance, des interfaces numériques, des consoles de jeu, des écrans tactiles, des capteurs de mouvement, des effets spéciaux au cinéma, et de la majorité des installations interactives dès les années 1980.

Quant aux problèmes d’expression, Oliver Grau a rappelé dans un livre récent (From illusion to immersion, MIT Press, 2003), qu’il n’y a pas de rupture, mais au contraire une continuité esthétique évidente entre les fresques des villas de Pompéi, les peintures en trompe-l’œil et panoramiques du XVIIe siècle et les œuvres actuelles d’immersion virtuelle. Et je soulignerai à mon tour qu’on oublie trop que l’art visuel a aussi remarquablement su exprimer le mouvement, que ce soit avec les animaux à pattes multiples des peintures préhistoriques, dans les luttes d’athlètes qui décorent les amphores grecques, dans les scènes de bataille, dans bien des œuvres de Rubens, de Delacroix, dans la peinture et la sculpture futuriste, dans l’art cinétique, etc.

De même, le silence des tableaux résonne dans les musées du fracas des armes, du hennissement des chevaux, du vacarme des tempêtes, des coups de feu du Tres de Mayo de Goya, qui y côtoient le bruissement des fêtes foraines, les jeux d’enfants, la musique des joueurs de pipeau ou de fifre, de violon, de piano et les batteries de tambour, la Liberté sur les barricades de Delacroix ou l’angélus de Millet, les confidences de Renoir, les conversations du déjeuner sur l’herbe ou du Moulin de la galette, le cri d’Edward Munch, les orchestrations sonores de Kandinsky, les stridences chromatiques de l’expressionnisme abstrait, les hurlements du Guernica de Picasso, et plus récemment l’art narratif. C’est une étonnante exposition que j’aimerais consacrer un jour à ces tableaux si sonores, dont la bande son, à elle seule, pourrait servir de trame à un film numérique. Il y manque pourtant les bruits du monde actuel.

Même les odeurs suggérées par les peintures y sont fortes parfois, celles des gibiers ou du tabac des tavernes, des forêts humide, des fleurs ou des halles au poisson, sans oublier l’encens des intérieurs d’églises, ni les parfums acidulés des coquettes.

Quant au sens du toucher, on admettra que la matière de la peinture et de la sculpture est beaucoup plus tactile que les productions immatérielles des arts numériques, quelles que puissent être parfois les performaces des écrans tactiles et des effets kinesthésiques.

Inversement, cette fameuse interactivité, reconnue comme une extraordinaire vertu du numérique, est une fabuleuse commodité pour les usages sociaux, incluant la vie culturelle et l’enseignement, mais ne présente pas un grand intérêt, selon moi, du point de vue artistique, si ce n’est sous l’angle de l’illusion magique et de l’appropriation pédagogique de l’œuvre par le public. On sait à quel point cette pseudo-participation est préprogrammée et limitée. L’art optique l’a explorée avant même les arts numériques. L’œil et le cerveau humains sont naturellement plus interactifs, et toute œuvre d’art est mentalement d’une infinie interactivité. C’est le privilège du peintre, ancien ou contemporain, figuratif ou abstrait, de choisir finalement et de signer l’option qui a le plus de valeur pour lui.

On soulignera aussi que l’utopie de l’œuvre totale, qui hante les arts numériques sous le signe de la convergence technologique, est certes fascinante, mais souvent décevante dans ses effets. Nul n’est Wagner, Picasso, Merce Cunningham, Hemingway, René Clair et Steve Jobs tout à la fois. L’esthétique totalisante des arts numériques est encore loin de son aboutissement et les arts trouvent généralement leur perfection dans leur spécificité extrême plutôt que dans une mixité floue. D’ailleurs, s’il était vrai que l’art multimédia aurait ruiné la peinture et la sculpture, pourquoi ne serait-ce pas le cas pour la musique ou pour la littérature ?

Ce qui assure la force et la légitimité des arts numériques, c’est qu’ils nous parlent du monde contemporain, des codes binaires, des réseaux numériques, de la science et de la vie artificielle, qu’ils explorent les limites de notre imaginaire. Le problème des beaux-arts, ce n’est pas que le langage de la peinture est épuisé, c’est que la peinture ne nous parle que du vieux monde, du nu, des fleurs, des natures mortes, des états d’âme individualistes. C’est cela sa médiocrité.

On semble avoir oublié qu’une peinture, une sculpture nouvelles peuvent tout aussi bien que les arts numériques nous parler du cybermonde et de la domination idéologique de l’économie, avec un pouvoir d’expression iconique et critique égal à celui des arts numériques, tout en échappant à leurs limites. Les beaux-arts n’ont pas su évoluer avec le monde du XXIe siècle, comme ils avaient su le faire au XIX e siècle en abordant avec un langage nouveau les thèmes d'actualité, comme les impressionnistes ont su nous faire découvrir l’esthétique et la lumière du plein air, mais aussi de l’industrialisation, de l’urbanisation, la paupérisation, l’atomisation sociale, la montée des classes moyennes et l’anarchie, l’invention de la photographie, la vitesse, la psychologie et l’inconscient. Aujourd’hui, ils devraient pouvoir nous parler de biotique et d’ADN, des variations de Wall Street, de l’internet, de l’hyperhumain, des logiques floues, d’algorithmes et du mouvement brownien ; ils devraient questionner les mythes de la technoscience et de la pensée unique, dénoncer à nouveau la fracture entre les riches et les pauvres, célébrer la diversité culturelle et l’altermondialisme.

Et une peinture peut très bien se concevoir comme une icône, une condensation d’une oeuvre multimédia à son plus haut degré d’expressivité. La matière de la peinture, le travail manuel qu’elle implique valent bien les séductions de la technologie et le jeu du clavier d’ordinateur. Et l’arrêt sur image de la peinture ou de la sculpture favorisent davantage le questionnement que le flux de pixels du robinet numérique. Ce n’est pas la peinture qu’il faut dénoncer, mais le passéisme des artistes qui l’ont actuellement figée. Ce ne sont pas les technologies numériques qu’il faut célébrer, mais l’audace des artistes qui les explorent. Les défis ne sont pas dans les ordinateurs, mais dans la tête des artistes.

Une fois de plus, l’art est à réinventer. Et c’est tant mieux !

Hervé Fischer

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