2010-03-05

Les nouveaux écrivains du Grand Livre de la vie


Alpha. Béta. L’alphabet grec ancien comptait vingt-quatre lettres. Le latin, qui en est dérivé et que nous utilisons toujours en compte vingt-sept et quelques variantes. L’arabe en compte vingt-huit. La grande innovation du XXe siècle a été le recours extensif au code binaire en informatique. Quelle est la différence entre un code et un alphabet? Le dictionnaire Robert définit le code comme « un système de symboles destiné à représenter et à transmettre une information. »; et l’alphabet comme « un système de signes graphiques (lettres) servant à la transcription des sons (voyelles, consonnes) d’une langue. » Les idéogrammes chinois sont aussi un code graphique qui correspond à une langue, mais sans être phonétique. Autrement dit, tout alphabet est un code qui correspond à une langue, tandis qu’un code ne correspond pas nécessairement à une langue. On peut coder un alphabet, comme le fait l’informatique. Il existe des codes de couleur, des codes secrets qui permettent de dissimuler un alphabet, etc. Théoriquement, les codes n’ont pas de limite quantitative. L’utilisation d’un code binaire, qui utilise le passage ou non de l’électricité dans un transistor bipolaire, est donc une réduction extrême de la notion de code. C’est en cela qu’elle a été géniale. Grâce à son extrême simplicité, elle permet d’innombrables séries de combinaisons et donc la transcription mais aussi la transmission d’une infinité de langages.
Et le recours à l’informatique en science a logiquement abouti à la découverte de codes naturels, physiques, biologiques, génétiques. La trouvaille est nécessairement de même nature que l’outil dont use le scientifique. Les outils magiques découvrent des esprits, les outils religieux découvrent des dieux agissants, les outils mécaniques découvrent la physique de la nature. Les outils informatiques découvrent nécessairement un univers numérique, formé par des codes, des algorithmes et qui fonctionne selon des logiciels. La prochaine génération d’outils découvrira une nouvelle cosmogonie. Pour aujourd’hui, donc, Dieu est devenu le Grand Informaticien de l’univers. Et la vie relève de la combinaison des quatre lettres ou nucléotides d’un code génétique : a, c, t, g. qui indiquent les quatre acides nucléiques de base constituant l’ADN du noyau de la cellule, et que nous retrouvons universellement dans toute vie. Voilà donc, dit-on, « le livre de la vie ». C’est l’ARN, l’acide ribonucléique, qui lit – curieusement, mais nécessairement, dans un seul sens ! - et transmet l’information génétique de l’ADN en les combinant en paquets de trois lettres : les triplets. Nous avons donc recours directement à la métaphore non seulement de l’alphabet, mais aussi de la lecture en génétique. Comme je le mentionnais dans mon blog précédent, l’âge du numérique fait vraiment de nous de nouveaux lettrés !
L’ARN, donc, « traduit » et indique à quel acide aminé (il y en a en tout vingt) doit correspondre chacun des soixante quatre triplets possibles qu’il rencontre de long de la chaîne de bases nucléiques. C’est de cette combinaison que résultera la constitution de chaque protéine du génome. Or, selon la revue New Scientist, des chercheurs de l’Université de Cambridge viennent de mettre un point un lecteur alternatif à l’ARN, qui constitue non plus des triplets de bases nucléiques, mais des quadruplets, c’est-à-dire des paquets de quatre lettres, qui offrent dès lors non plus soixante quatre combinaisons possibles d’acides aminés, mais, selon la simple arithmétique, à présent 256 combinaisons possibles.
L’informatique génétique, jouant ainsi dans le Grand Alphabet de la vie permettrait alors de créer de nombreux nouveaux modèles de cellules vivantes, dont on pourrait – si ces combinaisons è quatre lettres se révèlent stables et productives - espérer non seulement des chimères ou génomes imaginaires, mais aussi des bactéries utiles dans l’industrie des matériaux intelligents, en thérapeutique écologique ou humaine, etc. L’homme, accédant à l’alphabet même de la vie devient nécessairement un dieu créateur !
Cette fois, la métaphore, si cette découverte de Cambridge se confirme exacte, sera vraiment soumise au test de son efficacité, si non de sa vérité en soi ! Nous allons pouvoir écrire des romans génétiques et inventer, comme en science-fiction, non plus la vivisection, mais la vie-fiction. Voilà un nouvel alphabétisme pour le XXIe siècle. En espérant que nous apprendrons le bon usage du langage génétique, sa grammaire et sa syntaxe, que nous serons bons écrivains de la vie et que le diable ne s’en mêlera pas.
Hervé Fischer

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2007-06-04

ARTS SCIENTIFIQUES OU SCIENCE-FICTION?


Dans les films de science-fiction, nous voyons évoluer des êtres chimériques : à 90% de l'espèce humaine, mais avec des traits morphologiques d'espèces animales dans les visages et les mains - notamment des protubérances, oreilles, cornes, pilosités, griffes.L'occident chrétien a institué une sacro-sainte séparation entre l'homme et les animaux, mais qui s'est opposée à la plupart des mythologies et autres religions dites païennes, y compris l'hindouisme, à la tradition grecque des minotaures, sirènes, satyres, et autres centaures, aux animaux fabuleux des cultures du Moyen-Âge - loups-garous, bêtes, vampires, etc. Et nous continuons aujourd'hui aussi bien avec le monde de Walt-Disney qu'avec les Jedi, Teki, Yoda et autres personnages vedettes de la Guerre des étoiles de George Lucas. Or il se trouve que la recherche scientifique contemporaine s'intéresse de plus en plus aux embryons chimères, et que la loi vient d'autoriser en Grande-Bretagne le Dr Stephen Minger, du King's College de Londres à poursuivre cette exploration (avril 2007). De quoi s'agit-il? De créer des embryons hybrides cytoplasmiques, notamment à partir d'ovules de vaches, de brebis, de souris ou de lapins, dont on remplace le noyau par une cellule humaine et dont on assure la fusion grâce à un choc électrique. Ce processus assure la réunion du matériel génétique de l'ovule animale (mitochondrie) et de la cellule humaine. L'embryon hybride - qu'on appellera chimérique, parce qu'il réunit les informations génétiques de deux espèces différentes -, et dont on voudrait qu'il soit à dominante humaine la plus grande possible -, commence alors à se reproduire par division cellulaire et on en extraira des cellules souches à visée thérapeutique, ce que seul autorise la loi actuellement, puis le laboratoire a l'obligation légale de détruire ces embryons hybrides au bout de deux semaines.Nous sommes ainsi aux limites extrêmes de la transgression, tout à la fois génétique et civilisationnelle. La morale traditionnelle s'y objecte, la loi hésite, et selon les pays, autorise, restreint ou interdit formellement. Et nous rejoignons ainsi l'imaginaire mythique de l'humanité, tout à la fois reptilien et plus actuel que jamais, lorsqu'on aborde les utopies posthumaines, transhumaines, extropiennes, etc. Le silicium s'allie au carbone, la machine à l'homme, la chair au métal, et nous modélisons virtuellement des modes de vie et des univers alternatifs. Bien entendu, c'est à ces questions que s'intéresse aussi le bioart, et notamment les démarches transgénétiques d'artistes tels qu'Eduardo Kac, morphologiques de Marta de Menezes, ou les constructions biomécaniques du groupe australien Symbiotica (Oron Catts, Ionat Zurr, Guy Ben Ary ).
Humanité, animalité, machinité, hybridité
À ce stade, même si les méthodes, les modes d'expression et les buts recherchés peuvent varier, s'hybrider, ou s'opposer considérablement entre art, science et science-fiction, il est clair cependant que c'est la même obsession cyberprométhéenne qui anime art, science et science-fiction. Il semble que la nature même de cette hybridité, que ce supercerverau chimérique, auxquels nous aspirons tant, tende à allier les caractéristiques de l'humanité, de l'animalité (avec ses capacités sensorielles qui dépassent les nôtres) et la machinité (avec la surpuissance numérique que nous en attendons).On pourrait donc l'énoncer ainsi : dépasser nos limites, explorer le "mur du futur", ou ce que science et science fiction appelle la Singularity, pour créer et questionner la destinée humaine. Les arts scientifiques et les œuvres de science-fiction (littérature ou cinéma) se rejoignent alors tout particulièrement en ce sens qu'ils s'inspirent tous deux de la recherche scientifique et en relaient les grands mythes et les grandes questions au cœur de notre création culturelle du XXIe siècle. Hervé Fischer.

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