2008-02-14

La génétique virtuelle


Mycroplasma genitalium

La dépendance de la science actuelle vis-à-vis des ordinateurs et des programmes informatiques n’est plus à démontrer. Nous travaillons sur l’invisible, traduit en fichiers numériques, qu’il s’agisse de corps célestes en astrophysique, ou de génétique en biologie. Jadis basée sur l’observation et l’expérimentation physique, la science d’aujourd’hui programme et construit ses objets d’études sur les écrans cathodiques. Elle s’est paradoxalement dématérialisée, en ce sens qu’elle ne traite plus la matière, ni même les forces, mais beaucoup plus des informations traduites en codes binaires et affichées en fausses couleurs. Elle manipulait des électrons et des champs magnétiques, des molécules chimiques et des tissus vivants. Désormais, elle manipule des algorithmes. Elle tend à confondre de plus en plus informatique et vie, par exemple en bioinformatique. Ne parle-t-on pas d’ailleurs couramment aujourd’hui de virus et de contamination virale en informatique? Et cela vaut comme un fondamental en physique ou en astrophysique, désormais entièrement médiatisées par les langages virtuels. Dieu, grand informaticien de l’origine du monde? Certes. Mais ce sont désormais nos chercheurs scientifiques qui programment et qui modélisent. Ils combinent, ils inventent, ils imaginent les objets qu’ils étudient! On pourra parler de programmation scientifique, ou de génétique virtuelle, au sens où nous générons des fichiers numériques et en programmons le développement ou les actions.

Ainsi, on répétait souvent que l’homme ne pourrait jamais recréer artificiellement la vie. Pourtant, la revue Science de janvier 2008 a annoncé que l’Institut Craig Venter, au Maryland, avait réussi à créer un génome synthétique de bactérie, le plus petit connu, le Mycoplasma genitalium. On parle alors d’ « un organisme de synthèse autonome, qui peut croître et se reproduire ». Est-ce déjà cette fameuse vie artificielle? Ou plus modestement de la « vie synthétique »? Quelle est la différence? Celle de la complexité qui distingue une bactérie rudimentaire d’un être humain. Il semble que ce ne soit pas une différence radicale, mais seulement de degré. Allons-nous alors créer un jour un homme synthétique? Du moins une première cellule susceptible de se multiplier et de donner naissance à un être humain? Cela ne paraît plus radicalement impensable.

Les cellules synthétiques remplaceront bientôt les fameuses cellules souches, mettant fin à un grand débat d’éthique. Mais ce sera pour lancer un nouveau débat de société, qui fascine beaucoup d’artistes et de philosophes actuellement. M. Venter ou son successeur obtiendra-t-il alors un brevet de propriété intellectuelle sur la vie? Beaucoup de questions absolument nouvelles se posent. Et la moindre n’est pas la possibilité de faire du couper-coller génétique, de la génétique virtuelle. La porte est ouverte à l’eugénisme, mais aussi à la fabrication d’organes de remplacement, de défunts dont on réactive l’ADN, d’espèces nouvelles, de chimères, d’androïdes esclaves ou soldats. J’évoquais récemment l’économie imaginaire, l’i-économie, pour décrire les dérapages que permet la programmation financière, lorsqu’elle est confondue avec la spéculation boursière. Nous avons vu un courtier de la Banque Nationale en France fabriquer des fichiers numériques de numéraire fictif et les déplacer dans le monopoly réel des transactions boursières, sans qu’il y paraisse, jusqu’à ce qu’on découvre un manque bien réel de 4,9 milliards d’euros dans la caisse de la banque.

Qui nous dit que de tels dérapages, fraudes ou folies ne sont pas possibles dans la science d’aujourd’hui, tellement virtuelle? Il devient possible de créer des fichiers numériques de molécules ou de galaxies fictives et de les mêler aux données familières. La science est désormais une technoscience, asservie aux programmes et instruments de l’informatique. Elle peut devenir aussi de la science imaginaire. On a pu déjà le constater dans quelques scandales récents. Mais le sait-on toujours? Serait-elle encore instrumentale par rapport au monde réel, ou inoffensive? Voilà bien des défis. Quelques surprises nous attendent certainement dans l’avenir. Et on ne s’étonnera pas que les artistes soient fascinés par le pouvoir créatif de ces manipulations, par la vie, la nature et l’intelligence artificielles auxquelles la technoscience donne de plus en plus de réalité. Lorsque l’homme sera vraiment capable de créer couramment la vie dans ses laboratoires informatiques, nous aurons franchi une étape vertigineuse de notre évolution anthropologique. La capacité de création de la science aura dépassé celle de l’art. L’homme pourrait devenir un agent proactif de l’évolution de la nature, dont il est lui-même le produit. L’idée est vertigineuse, comme une nouvelle révolution copernicienne, cette fois non plus en astronomie, mais en biologie. Dieu est mort, disait Nietzsche. Et maintenant, c’est l’homme qui devient le créateur de lui-même. Pourrons-nous faire confiance à cet imaginaire cyberprométhéen ?

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2007-06-04

SCIENTIFIC ARTS OR SCIENCE FICTION ?


In the S F films, we discover chimerical beings -belonging for at least 90% to the human species, but with a few morphological features issued from animal species in their faces and hands, such as bulgings, ears, horns, claws, hairs and furs. The christian Western civilization has established a sacred opposition between man and animal, quite the opposite to most of the other mythologies and so called pagan religions, Hinduism included, and to the Greek tradition of minotaurs, sirens, satyrs or other centaurs. It opposed also to the Middle-age's cultures and its fabulous hybrid animals, such as werewolves, empowered beasts, vampires, etc. And we continue now a days with Disney world's animals, and famous characters of George Lucas' Stars War such as the Jedi, Teki, Yoda, etc.. Simultaneously, we observe that today's scientific research in the field of biology shows more and more interest for chimeric embryos. Most recently, the British government has authorized Dr Stephen Minger and his team of the King's College in London to go ahead into such an investigation (April 2007). What is it about? Precisely to grow hybrid cytoplasmatic embryos starting with ovules of cows, ewes, mousses or rabbits, replacing the nucleus by a human cell, and merging both tanks to an electrical shock. This process allows combining the genetic information of the animal's ovule (mitochondry) with the one of the human cell. Such an hybrid embryo may be called a chimera because it merges the genetic heritage of two different species. Of course searchers work hard to obtain a embryo which (who) reaches the highest possible human characteristics, and may still able to develop itself by division and reproduction of its cells. It is aimed to extract of it stem cells - the only use which is legal - before destroying these hybrid embryos after two weeks, as requested by the law.
No doubt, with such practices we encounter the extreme limits of a transgression, which is as much from genetic as from civilizational nature. Traditional ethics reject such an attempts, and the law is hesitating, allowing it with strict restrictions or prohibiting it absolutely. And theses researches confront us to the mythic imagination of humankind, reptilian and more present than ether: let's just think of the posthuman, transhuman and extropian utopias of today! Siliceous mixes with carbon, machine with man, flesh with metal, and we create virtualy new ways of life and alternative universes. Not surprisingly we meet here the same interests which nourish bioart, and in particular the transgenic art of artists such as Eduardo Kac, the morphologies of Marta de Menezez, or the biomecanic constructions of the Australian group Symbiotica ((Oron Catts, Ionat Zurr, Guy Ben Ary).
Humanism, animalism, mechanism, hybridism
To reach to such an extend of audacity, even if methods, expressions and aims may change, merge or oppose considerably between art, science and science fiction, it becomes evident that all three are minded by the same cyberpromethean obsession which drives humankind.It seems that the very nature of such a desired hybridism, or the very intention of this chimeric superbrain to which we aspire, tends to merge humanism, animalism (with its extensive sensitive capacities) and mechanism (with the digital empowerment it allows). It is all about overcoming our limits, exploring the "frontier of the future" or the so called "Singularity", which fascinate scientists and SF writers. In a few words: we dear to question and create ourselves our human destiny. Scientific arts and Science fiction (mainly literature and cinema) have specially in common to get their inspiration from science and technology and same need or function to bridge the main myths and questions of contemporary technoscience with the creative cultural processes of the XXI century.Hervé Fischer.

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ARTS SCIENTIFIQUES OU SCIENCE-FICTION?


Dans les films de science-fiction, nous voyons évoluer des êtres chimériques : à 90% de l'espèce humaine, mais avec des traits morphologiques d'espèces animales dans les visages et les mains - notamment des protubérances, oreilles, cornes, pilosités, griffes.L'occident chrétien a institué une sacro-sainte séparation entre l'homme et les animaux, mais qui s'est opposée à la plupart des mythologies et autres religions dites païennes, y compris l'hindouisme, à la tradition grecque des minotaures, sirènes, satyres, et autres centaures, aux animaux fabuleux des cultures du Moyen-Âge - loups-garous, bêtes, vampires, etc. Et nous continuons aujourd'hui aussi bien avec le monde de Walt-Disney qu'avec les Jedi, Teki, Yoda et autres personnages vedettes de la Guerre des étoiles de George Lucas. Or il se trouve que la recherche scientifique contemporaine s'intéresse de plus en plus aux embryons chimères, et que la loi vient d'autoriser en Grande-Bretagne le Dr Stephen Minger, du King's College de Londres à poursuivre cette exploration (avril 2007). De quoi s'agit-il? De créer des embryons hybrides cytoplasmiques, notamment à partir d'ovules de vaches, de brebis, de souris ou de lapins, dont on remplace le noyau par une cellule humaine et dont on assure la fusion grâce à un choc électrique. Ce processus assure la réunion du matériel génétique de l'ovule animale (mitochondrie) et de la cellule humaine. L'embryon hybride - qu'on appellera chimérique, parce qu'il réunit les informations génétiques de deux espèces différentes -, et dont on voudrait qu'il soit à dominante humaine la plus grande possible -, commence alors à se reproduire par division cellulaire et on en extraira des cellules souches à visée thérapeutique, ce que seul autorise la loi actuellement, puis le laboratoire a l'obligation légale de détruire ces embryons hybrides au bout de deux semaines.Nous sommes ainsi aux limites extrêmes de la transgression, tout à la fois génétique et civilisationnelle. La morale traditionnelle s'y objecte, la loi hésite, et selon les pays, autorise, restreint ou interdit formellement. Et nous rejoignons ainsi l'imaginaire mythique de l'humanité, tout à la fois reptilien et plus actuel que jamais, lorsqu'on aborde les utopies posthumaines, transhumaines, extropiennes, etc. Le silicium s'allie au carbone, la machine à l'homme, la chair au métal, et nous modélisons virtuellement des modes de vie et des univers alternatifs. Bien entendu, c'est à ces questions que s'intéresse aussi le bioart, et notamment les démarches transgénétiques d'artistes tels qu'Eduardo Kac, morphologiques de Marta de Menezes, ou les constructions biomécaniques du groupe australien Symbiotica (Oron Catts, Ionat Zurr, Guy Ben Ary ).
Humanité, animalité, machinité, hybridité
À ce stade, même si les méthodes, les modes d'expression et les buts recherchés peuvent varier, s'hybrider, ou s'opposer considérablement entre art, science et science-fiction, il est clair cependant que c'est la même obsession cyberprométhéenne qui anime art, science et science-fiction. Il semble que la nature même de cette hybridité, que ce supercerverau chimérique, auxquels nous aspirons tant, tende à allier les caractéristiques de l'humanité, de l'animalité (avec ses capacités sensorielles qui dépassent les nôtres) et la machinité (avec la surpuissance numérique que nous en attendons).On pourrait donc l'énoncer ainsi : dépasser nos limites, explorer le "mur du futur", ou ce que science et science fiction appelle la Singularity, pour créer et questionner la destinée humaine. Les arts scientifiques et les œuvres de science-fiction (littérature ou cinéma) se rejoignent alors tout particulièrement en ce sens qu'ils s'inspirent tous deux de la recherche scientifique et en relaient les grands mythes et les grandes questions au cœur de notre création culturelle du XXIe siècle. Hervé Fischer.

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2007-05-10

De la « Singularité » ou du « Mur du futur »


La science-fiction a orchestré cette notion de limite au-delà de laquelle nous ne serions plus capables d’imaginer le temps, l’espace, le futur. Il en serait de même, par exemple, des « trous noirs » de l’espace astrophysique, qui aspirent toute information à leur sujet dans un vortex exponentiel et seraient peut-être, selon la littérature, les portails d’autres univers. Ainsi sommes-nous incapables d’imaginer l’au-delà de la vitesse de la lumière, ou l’en deçà du Big Bang. Évidemment, cette « singularité » intéresse au plus haut point les artistes qui travaillent avec les technologies numériques, notamment dans les domaines de l’intelligence et de la vie artificielles. Le congrès Mutamorphosis de Prague en novembre 2007 (http://www.mutamorphosis.org) ne pourra manquer de l’aborder. Et pour mieux le comprendre, revenons d’abord à cette conversation de Stanislaw Ulam avec John von Neumann il y a cinquante ans, qui est à l’origine de cette réflexion. L’une des conversations avait pour sujet l’accélération constante du progrès technologique et des changements du mode de vie humain, qui semble nous rapprocher d’une singularité fondamentale de l’évolution de l’espèce, au-delà de laquelle l’activité humaine, telle que nous la connaissons, ne pourrait se poursuivre. Ce serait aussi ce qu’on a appelé la fin de l’histoire.

Et les historiens des idées soulignent que ce serait le cas lorsque les humains auraient mis au point ce superordinateur aussi puissant qu’un cerveau humain, puis que dix cerveaux humains (les machines spirituelles de Ray Kurzweil, prévues pour 20025… ) qui, à son tour, serait donc capable d’en concevoir d’autres encore plus puissants que ceux que nous sommes capables de concevoir. Irving John Good a parlé à ce sujet en 1965 d’une explosion d’intelligence artificielle (au silicium), qui dépasserait rapidement notre intelligence humaine physiologique (qui fonctionne au carbone), et nous atteindrions alors ce « mur du futur »*.

La technoscience devenant alors le principal moteur de notre évolution, selon « sa » propre logique, nous ne pourrions plus guère y intervenir en tant qu’humains.

Imaginer ou penser?

Le terme de « singularité » a été repris abondamment en physique, en mathématiques, calculé et pensé sous toutes sortes de théorèmes, allant de l’asymptote vertical à la théorie de la catastrophe (René Thom).

En mécanique quantique, nous sommes capables de calculer – est-ce penser? Sans doute! – ce que nous ne pouvons ni visualiser, ni même imaginer. La relativité einsteinienne nous suggère de toute façon que le simple fait d’observer un phénomène, ou de tenter de le mesurer, le modifie profondément. Nous sommes donc alors face à une limite infranchissable de nos connaissances. Changeons de registre : imaginer Dieu est théoriquement impossible, et dans certaines religions, strictement prohibé. Pourtant nous pensons Dieu : les traités de théologie ne manquent pas. On pourrait se risquer ici à dire que nous sommes capables de penser et même de calculer au-delà de ce que nous pouvons voir – certes -, mais même imaginer. Et que faisons-nous alors? Nous inventons des histoires : des religions, des récits de science-fiction; bref, nous élaborons des mythes qui nous tiennent lieu d’explications pour ce que nous ne pouvons même plus imaginer. Pourtant, si, nous imaginons et représentons Dieu ou des démons, comme aussi bien Vénus, Jupiter, des dragons ou des esprits, nous leur prêtons des faits et gestes, des sentiments, des formes apparentes qui sont toujours anthropomorphiques : ils nous ressemblent, à nous, les humains, en plus puissant, plus beau, plus intelligent, immortel, etc. C’est par les mythes que nous surmontons naïvement le mur de la Singularité. Toujours, au-delà de ce mur, nous imaginons des puissances gigantesques, surhumaines. Et puisque les gourous du posthumain (Ray Kurzweil - www.kurzweilai.net) et autres extropiens (Max More - www.maxmore.com), prévoient que nous allons nous dépasser nous-mêmes grâce à des machines intelligentes, puis spirituelles, d’ici moins d’une génération maintenant, (du fait de la Loi de Moore, qui prévoit que notre puissance computationnelle double tous les dix-huit mois), nous allons connaître une véritable mutation, celle de l’empowerment, qui va nous faire participer, nous aussi, à ce monde des surpuissances qui habitent de l’autre côté du mur de la singularité.

Comment analyser cette vision qui relève de notre instinct de puissance**? J’invoquerai ici le recours à la mythanalyse***, car nous sommes au cœur de l’imagination mythique.

Arts scientifiques ou arts de la science-fiction?

Il ne faut pas être surpris, dès lors, que les arts numériques explorent cette vision. On pourra citer ici le bioart, les arts de la génétique (Eduardo Kac - www.ekac.org ), les démarches qui exploitent la bionique (Stelarc - http://en.wikipedia.org/wiki/Stelarc), l’art à distance (téléprésence, l’art sur l’internet), le recours à l’intelligence et aux nanotechnologies pour concevoir des chimères et de la vie artificielle (http://www.vieartificielle.com/). Plusieurs concoivent l’art comme une démarche postbiologique (www.olats.org/projetpart/artpb/mono_index.php). Et la réflexion d’un pionnier comme Louis Bec, fondateur de l’Institut paranaturaliste, est un incontournable ( www.medienkunstnetz.de/artist/bec/biography). Nous sommes là dans les exploitations ou les simulacres de la recherche scientifique de pointe.

Mais il n’est pas exagéré de parler aussi de séduction de la magie à propos de la convergence multimédia visant à l’art total et exploitant l’interactivité avec des joysticks et des interfaces qui évoquent de véritables bâtons de magie. La commande tactile ou vocale numérique aurait fait verdir de jalousie le sorcier de jadis. Les algorithmes fonctionnent comme des formules magiques qui font apparaître, disparaître ou modifient des formes et des présences sur les écrans cathodiques. Les arts de la scène qu’on dit « augmentés » (empowerment des acteurs et des décors), sont de plus en plus en vogue, notamment au Québec (Intermédialité, Alternative Visions, Ex Machina de Robert Lepage, etc.). Les effets spéciaux au cinéma sont devenus monnaie courante. Nous en redemandons. Des artistes développent des tissus intelligents et interactifs, des ordinateurs vestimentaires, aux effets visuels surnaturels. Des laboratoires travaillent sur des « ordinateurs vivants », des puces que l’on peut hybrider avec le corps humain, sur la simulation, les simulacres et les avatars, l’immersion virtuelle, les agents intelligents, la robotique, les effets kinesthésiques. Il ne fait plus de doute que toutes ces nouvelles approches que j’ai proposé d’appeler les « arts scientifiques »,sont en fait des arts du dépassement de ce qui serait le réalisme, le naturalisme.

Obsédés par les limites qui les retiennent dans nos projets de surpuissance, beaucoup d’artistes abordent des démarches extrêmes, osent des transgressions physiques, scientifiques, cognitives, morales. Ils sont plongent sans répit dans l’imaginaire de l’au-delà du mur de la singularité, et rejoignent alors très nettement – il faut le souligner avec force, car cela ne se dit jamais - l’imaginaire, les thèmes et les technologies de la science-fiction, la morale simpliste et archaïque du Bien et du Mal en moins, car ils ne visent pas encore de plaire au grand public. Ils sont plutôt des chercheurs, des inventeurs de nouveaux écosystèmes artistico-humains.

(Hervé Fischer)

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*Staring into the Singularity 1.2.5. From The Low Beyond. ©1996-©2001 by Eliezer S. Yudkowsky. http://sysopmind.com/singularity.html. Traduction française, Transition, Édition Hache, 2004.

** CyberProméthée. L’instinct de puissance, vlb, Montréal, 2003.

** La société sur le divan. Éléments de mythanalyse, vlb, 2007.

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2007-04-19

Les arts scientifiques


Les arts scientifiques

Il est temps d'oser parler désormais des art scientifiques, comme on a parlé de l'art expressionniste, abstrait, conceptuel ou sociologique. Car il s'agit de la tendance la plus actuelle en ce tournant du millénaire. La nouvelle métaphore mythique qui se dessine en art est celle de la science: l'astrophysique, les bio-technologies, les manipulations génétiques, l'intelligence artificielle, la robotique, qui inspirent de plus en plus d'artistes. Et de fait, la science semble devenir l'aventure la plus créatrice - et la plus risquée - de l'humanité.

Les mythes de l'art et de la science

Les mythes de l'art et de la science se sont diversement mêlés ou opposés Dans le passé, art et science n'étaient pas traditionnellement séparés. Encore au Quattrocento, Léonard de Vinci se présente et est reconnu comme un homme de science, de technologie et d'art. Il aimait à rappeler qu'il était aussi peintre. Art et science s'adonnent alors au réalisme. Le rationalisme inventé lors de la Renaissance européenne s'est cependant appliqué à mettre en oeuvre un dispositif mental restrictif, réducteur et simplificateur "cartésien", qui impliquait le rejet de la sensibilité, de l'imagination, de la subjectivité, fort éloigné de ce qui caractérise l'art aujourd'hui.
Dans un premier temps, l'art classique a adopté beaucoup de ces mêmes restrictions, au nom de l'équation entre le beau, le vrai et le bien, favorisant des conventions picturales, musicales ou prosodiques qui impliquaient le contrôle de la raison sur l'imagination et de l'esprit sur le corps. Goethe fut cependant à la fois poète et naturaliste, et l'on pourrait citer beaucoup de créateurs, souvent parmi les plus grands, qui ne reconnaissaient pas cette opposition entre art, science et technologie. Au XIXe siècle dans la mouvance du romantisme européen, des poètes comme Lautréamont, Rimbaud, un écrivain comme Lewis Carroll, un philosophe comme Nietzsche ont lancé la bataille contre le rationalisme et restauré les valeurs de l'imagination, de la nuit, de l'irrationalisme, du rêve, à tout le moins dans l'art.
C'est alors aussi que art et science se sont séparés et progressivement opposés. L'insurrection dadaïste, le surréalisme, l'art abstrait, etc. ont consommé l'opposition entre art et science. Puis c'est la science elle-même, qui a remis en cause le réalisme et le rationalisme classiques, notamment en astrophysique, en physique, en biologie et imposé le retour des valeurs de l'imagination scientifique pour relever les défis de la complexité, de l'incertitude, des logiques floues, des discontinuités, des lois du chaos, des systèmes de dissipation, de la pensée non linéaire, etc. Aujourd'hui art et science se rejoignent donc à nouveau à plusieurs égards.

Artistes chercheurs

Bien qu'on oppose traditionnellement les méthodes de la science et de l'art, nous constatons que de plus en plus d'artistes s'intéressent aujourd'hui à la programmation informatique et à l'intelligence artificielle. Gaston Bachelard dans son livre sur Le nouvel esprit scientifique, avait ouvert la voie à la problématique de ce rapprochement dès 1963.
Nous parlons de plus en plus d'artistes-chercheurs à Hexagram, au CIAM, à la Fondation Daniel Langlois, à l'Observatoire Leonardo pour les arts, les technologies et les sciences. Inversement, nous observons que de grands scientifiques, tels les astrophysiciens Trinh Xuan Thuan ou Jean-Pierre Luminet, des physiciens comme Jean-Marc Lévy-Leblond, le prix Nobel belge de médecine Christian de Duve assument publiquement ce rapprochement, voire ont eux-mêmes des pratiques artistiques ou d'écriture poétique. Nous constatons aussi que la science fait de plus en plus systématiquement appel à la visualisation graphique pour constituer ses objets d'étude, voire recourt à des images d'artistes, notamment en astrophysique, en biotique ou en virologie. Ce nouveau mouvement artistique qui émerge n'entretient plus seulement un rapport culturel ou littéraire avec les sciences, surtout humaines, mais se tourne vers les sciences dures les plus novatrices et exploratrices de l'univers et de la vie.

Des sciences humaines aux sciences dures

Les artistes du XXe siècle s'étaient intéressés à la psychanalyse dans l'art surréaliste, à la psychologie dans l'art abstrait et gestuel, et dans l'art-thérapie, voire le body-art, à la psychiatrie dans l'art des " fous ", à la linguistique et à l'épistémologie dans l'art conceptuel, à la sociologie et aux sciences des communications dans l'art sociologique, à l'ethnologie dans des démarches postmodernes et l'étude des arts premiers. Ils se tournent aujourd'hui vers les sciences dites exactes, telles que l'astrophysique, la physique quantique, les mathématiques, le langage programmatif et les algorithmes, l'écologie, la recherche biologique et les manipulations génétiques, le contrôle numérique des libertés individuelles, la simulation, la modélisation virtuelle d'espaces, d'objets, la contamination virale, la téléprésence, les nanotechnologies, la neurologie et les sciences cognitives. Nous parlons désormais d'arts mathématiques, d'art par ordinateur, de bioart, d'arts de l'espace, d'art environnemental, d'art télématique, d'art socio-biologique, d'art du chaos, etc. La transversalité semble l'emporter aujourd'hui de plus en plus sur ces barrières ou silos culturels. Il faut d'ailleurs souligner qu'il y a autant d'exigences de rigueur en art qu'en science - si l'on parle des créateurs importants. Certes les méthodes et les attitudes sont différentes. Mais face à l'interrogation sur le monde, les artistes et les scientifiques sont égaux. (Hervé Fischer).

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