2007-05-01

Cosmogonies impressionnistes

Tels des mouvements brownien s

Confrontés aux flux disparates d'informations numériques, nous créons une cosmogonie dont les deux pôles imaginaires se situent entre une unité irréelle mais virtuellement nécessaire (cosmos), et une fragmentation dispersée d'informations disparates (chaos), telles les multitudes de touches des peintres impressionnistes ou divisionnistes, à la surface desquelles nous tentons de tracer de la pensée linéaire et des arabesques, pour créer des configurations locales cohérentes qui puissent leur conférer un sens. C'est ce que je propose d'appeler, du point de vue cognitif, l'impressionnisme numérique. La plupart de nos questions contemporaines significatives, en astrophysique, en épistémologie, en sociologie, en psychologie, en théorie de la communication relèvent de la prise de conscience de cette nouvelle cosmogonie impressionniste.
Ainsi, nous découvrons régulièrement, au fur et à mesure de nos nouveaux télescopes électroniques, de nos nouveaux algorithmes en astrophysique des corps célestes, des exoplanètes, des galaxies, des quasars que nous numérotons et ajoutons les uns aux autres, comme autant de fragments d'un puzzle supposé constructible, mais dont l'unité nous échappe. En vain, nous tentons de concilier des théories inconciliables. Nous parlerons ici d'astrophysiques impressionnistes.

La biologie elle-même, la physique atomique, la génétique, la mécanique quantique, vibrent d'essaims d'informations instables et infiniment parcellaires, dont les ensembles sont supposés s'organiser dans des théories unificatrices encore inaccessibles. Nous sommes face à des épistémologies impressionnistes.
Du point de vue de la psychologie, nos identités individuelles ne sont guère plus que des impressions, des consciences divisionnistes qui évoluent entre le sentiment virtuel d'une personnalité psychique cohérente et les multiples rôles sociaux disparates, voire contradictoires où nous nous investissons selon les moments et les lieux de notre vie sociale. Et chacun de nous peut apparaître à lui-même et aux autres comme un essaim impressionniste de faits, gestes, pensées et sentiments centrifuges, dont nous nous efforçons de rassembler la configuration unitaire. Nous sommes confrontés à un impressionnisme psychologique. Nous avons une conscience impressionniste du monde et de nous-mêmes.
Nous nous pensons uniques au sein de masses sociales virtuelles où nous nous agglomérons pourtant comme autant d'individus plus ou moins semblables, voire interchangeables. Dans nos sociétés de classes moyennes, nous prenons conscience d'être des molécules de corps sociaux virtuels, qui évoluent selon les mêmes arabesques aléatoires que les essaims de poissons ou de perroquets dans leurs milieux aquatique ou aérien. Chaque individu est unique et isolé comme une touche divisée d'énergie dans une masse chromatique bigarrée qui donne une impression d'ensemble familier. Nous sommes à l'âge de l'impressionnisme social.
Brassés dans la nouvelle société de l'information, nous sommes happés par des flux d'informations éparses, décousues, en contact sans être liées, comme autant de monades closes, discordantes et qui pourtant appartiennent à la même surface des médias, telles les touches juxtaposées sur la surface de la toile des peintres impressionnistes. Coupées-collées, elles baignent dans la même énergie informationnelle, virtuellement cohérente. Cela vaut pour les journaux et leurs capsules typographiques, pour les programmes de télévision que nous zappons, pour les brèves informationnelles des programmes de radio. Et la toile du web, avec ses multiples hyperliens ponctuels, hétéroclites et pourtant imaginairement rassembleurs nous apparaît comme la métaphore même de cette cosmogonie impressionniste. Nous parlerons ici de médias impressionnistes.
Et bien entendu, la matière même des images de nos écrans, le balayage électronique des corpuscules lumineux sur les surfaces cathodiques, la vibration des pixels de nos imageries synthétiques ont souvent été décrits comme un impressionnisme numérique.
On nous vante même dans un film commercial une lecture fascinante en 3D des touches de peinture fébrilement juxtaposées des tableaux de Van Gogh. Nous avons adopté une sensibilité impressionniste.
Décidément, la vision des peintres du XIXe siècle était prémonitoire. Ils traduisaient ainsi une nouvelle conception de la perception sensorielle, qui renvoyait aussi, à leur insu, à une nouvelle conscience sociale. Et cette technique de petites touches juxtaposées de couleur vive vaut aujourd'hui globalement pour notre vision informationnelle et numérique du monde au XIXe siècle. Elle se décline dans tous les aspects de nos théories, de nos consciences individuelles et sociales, de nos sentiments et de nos perceptions, en science, en art et en éducation. Notre cosmogonie est devenue impressionniste.
Hervé Fischer - mars 2007.
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2007-04-19

Les arts scientifiques


Les arts scientifiques

Il est temps d'oser parler désormais des art scientifiques, comme on a parlé de l'art expressionniste, abstrait, conceptuel ou sociologique. Car il s'agit de la tendance la plus actuelle en ce tournant du millénaire. La nouvelle métaphore mythique qui se dessine en art est celle de la science: l'astrophysique, les bio-technologies, les manipulations génétiques, l'intelligence artificielle, la robotique, qui inspirent de plus en plus d'artistes. Et de fait, la science semble devenir l'aventure la plus créatrice - et la plus risquée - de l'humanité.

Les mythes de l'art et de la science

Les mythes de l'art et de la science se sont diversement mêlés ou opposés Dans le passé, art et science n'étaient pas traditionnellement séparés. Encore au Quattrocento, Léonard de Vinci se présente et est reconnu comme un homme de science, de technologie et d'art. Il aimait à rappeler qu'il était aussi peintre. Art et science s'adonnent alors au réalisme. Le rationalisme inventé lors de la Renaissance européenne s'est cependant appliqué à mettre en oeuvre un dispositif mental restrictif, réducteur et simplificateur "cartésien", qui impliquait le rejet de la sensibilité, de l'imagination, de la subjectivité, fort éloigné de ce qui caractérise l'art aujourd'hui.
Dans un premier temps, l'art classique a adopté beaucoup de ces mêmes restrictions, au nom de l'équation entre le beau, le vrai et le bien, favorisant des conventions picturales, musicales ou prosodiques qui impliquaient le contrôle de la raison sur l'imagination et de l'esprit sur le corps. Goethe fut cependant à la fois poète et naturaliste, et l'on pourrait citer beaucoup de créateurs, souvent parmi les plus grands, qui ne reconnaissaient pas cette opposition entre art, science et technologie. Au XIXe siècle dans la mouvance du romantisme européen, des poètes comme Lautréamont, Rimbaud, un écrivain comme Lewis Carroll, un philosophe comme Nietzsche ont lancé la bataille contre le rationalisme et restauré les valeurs de l'imagination, de la nuit, de l'irrationalisme, du rêve, à tout le moins dans l'art.
C'est alors aussi que art et science se sont séparés et progressivement opposés. L'insurrection dadaïste, le surréalisme, l'art abstrait, etc. ont consommé l'opposition entre art et science. Puis c'est la science elle-même, qui a remis en cause le réalisme et le rationalisme classiques, notamment en astrophysique, en physique, en biologie et imposé le retour des valeurs de l'imagination scientifique pour relever les défis de la complexité, de l'incertitude, des logiques floues, des discontinuités, des lois du chaos, des systèmes de dissipation, de la pensée non linéaire, etc. Aujourd'hui art et science se rejoignent donc à nouveau à plusieurs égards.

Artistes chercheurs

Bien qu'on oppose traditionnellement les méthodes de la science et de l'art, nous constatons que de plus en plus d'artistes s'intéressent aujourd'hui à la programmation informatique et à l'intelligence artificielle. Gaston Bachelard dans son livre sur Le nouvel esprit scientifique, avait ouvert la voie à la problématique de ce rapprochement dès 1963.
Nous parlons de plus en plus d'artistes-chercheurs à Hexagram, au CIAM, à la Fondation Daniel Langlois, à l'Observatoire Leonardo pour les arts, les technologies et les sciences. Inversement, nous observons que de grands scientifiques, tels les astrophysiciens Trinh Xuan Thuan ou Jean-Pierre Luminet, des physiciens comme Jean-Marc Lévy-Leblond, le prix Nobel belge de médecine Christian de Duve assument publiquement ce rapprochement, voire ont eux-mêmes des pratiques artistiques ou d'écriture poétique. Nous constatons aussi que la science fait de plus en plus systématiquement appel à la visualisation graphique pour constituer ses objets d'étude, voire recourt à des images d'artistes, notamment en astrophysique, en biotique ou en virologie. Ce nouveau mouvement artistique qui émerge n'entretient plus seulement un rapport culturel ou littéraire avec les sciences, surtout humaines, mais se tourne vers les sciences dures les plus novatrices et exploratrices de l'univers et de la vie.

Des sciences humaines aux sciences dures

Les artistes du XXe siècle s'étaient intéressés à la psychanalyse dans l'art surréaliste, à la psychologie dans l'art abstrait et gestuel, et dans l'art-thérapie, voire le body-art, à la psychiatrie dans l'art des " fous ", à la linguistique et à l'épistémologie dans l'art conceptuel, à la sociologie et aux sciences des communications dans l'art sociologique, à l'ethnologie dans des démarches postmodernes et l'étude des arts premiers. Ils se tournent aujourd'hui vers les sciences dites exactes, telles que l'astrophysique, la physique quantique, les mathématiques, le langage programmatif et les algorithmes, l'écologie, la recherche biologique et les manipulations génétiques, le contrôle numérique des libertés individuelles, la simulation, la modélisation virtuelle d'espaces, d'objets, la contamination virale, la téléprésence, les nanotechnologies, la neurologie et les sciences cognitives. Nous parlons désormais d'arts mathématiques, d'art par ordinateur, de bioart, d'arts de l'espace, d'art environnemental, d'art télématique, d'art socio-biologique, d'art du chaos, etc. La transversalité semble l'emporter aujourd'hui de plus en plus sur ces barrières ou silos culturels. Il faut d'ailleurs souligner qu'il y a autant d'exigences de rigueur en art qu'en science - si l'on parle des créateurs importants. Certes les méthodes et les attitudes sont différentes. Mais face à l'interrogation sur le monde, les artistes et les scientifiques sont égaux. (Hervé Fischer).

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