2008-08-15

L'alzheimer numérique


La culture migre-t-elle dans les réseaux numériques? J'en évoquais dans mon blog précédent la prétendue merveille. Mais je suis certes de ceux qui se méfient de l'intégrisme technonumérique, comme de toute utopie trop radicale, même si je milite pour le numérique en art et dans les productions culturelles depuis les années 1980. Et ce n’est pas sans raison. Car, il faut voir aussi le talon d’Achille du numérique. Et l’enjeu est important. Nous avons tous encore les oreilles qui bourdonnent de ce refrain des naïfs du numérique, qui dénonçaient si récemment encore la fragilité du papier et du celluloïd pour réclamer que tous les livres et tous les films soient enfin numérisés. Cela ressemblait à une course contre la montre visant à sauver nos mémoires culturelles grâce à la magie du numérique. Nous y avons investi beaucoup de conviction et d’argent, dans un domaine où les budgets sont pourtant limités. Mais il faut aujourd’hui l’admettre : jusqu’à preuve du contraire, il n’y a rien de plus vulnérable et éphémère que la mémoire numérique. Lui faire confiance, c’est presser le pas vers une culture destinée à l’oubli. Un danger majeur, car nous avons perdu aussi les vertus de mémoire des civilisations orales.

Une culture sans mémoire?

N’oubliez pas, vous tous qui avez en main ces petites merveilles que sont les appareils photos numériques, d’imprimer vos photos souvenir sur du simple papier, sous peine de ne plus avoir rien à montrer à vos enfants, qui vous demanderons des photos de leur enfance. Dans l’état actuel, le numérique est le moins recommandable des supports de conservation. Il est amusant de voir l’évolution technique des machines à numériser depuis une vingtaine d’années : les premiers scanners ressemblent à des machines antédiluviennes; le futur est ce qui vieillit le plus vite!Mais cette histoire des technologies ne serait qu’anecdotique, si elle ne reflétait pas la même accélération du progrès des logiciels et des supports électroniques, qui deviennent désuets à peine nés. Le progrès cannibalise la technologie et détruit ce que nous lui confions. Les lois du marché y ont aussi leur rôle.

La vertu du numérique

La vertu du numérique n’est aucunement dans la conservation. Elle est dans l’accès. À cet égard, on ne dira jamais assez que l’internet est un fabuleux outil d’accès individuel. Son interactivité, dont le web 2.0 et les logiciels wiki sont devenus une sorte de slogan magique, ses moteurs de recherche qui nous donnent accès en quelques dixièmes de seconde à des mots, à des images, à des livres, à des films, à des fichiers musicaux, sa capacité de zoomer, de consulter des manuscrits rares, de constituer des cyberfolios personnels, ses communautés de pratique, son extension planétaire font désormais l’unanimité, même pour les langues rares, pour les sciences pointues, pour les cultures savantes, comme pour les cultures populaires. Nous avons des images en trois dimensions, en temps réel, de n’importe quel point de la planète, nous pouvons couper, coller, retravailler sur nos écrans individuels toutes ces images, tous ces textes. Nous avons des boîtes à outils pour modéliser, recolorer, faire pivoter tous ces fichiers. Nous pouvons tout mettre en ligne, effacer, récupérer, indexer, attacher à des liens interactifs. L’internet est manifestement devenu, en infiniment plus puissant, l’imprimerie du XXIe siècle, comme le souligne le spécialiste argentin Alejandro Piscitelli. Tim Berners-Lee mérite la même reconnaissance historique que nous accordons à Gutenberg. Aucun magicien classique n’aurait pu rêver mieux, et pourtant nous sommes déjà presque blasés de tous ces pouvoirs mirifiques du numérique. Nous pouvons connecter nos ordinateurs, nos téléphones cellulaires, nos balladodiffuseurs, nos iPods, nos GPS, nos montres, et faire migrer d’un écran à un autre toutes ces informations, d’un simple clic. Notre planète compte déjà un milliard d’ordinateurs et 3,3 milliards de téléphones cellulaires. Des réseaux numériques haute vitesse, à large bande, sécurisés, de multiples connexions par satellites. La flexibilité, les arborescences, la rapidité du numérique sont une révolution par rapport à l’artisanat des presses à imprimer. Le numérique produit et diffuse à l’échelle planétaire de façon immédiate. Et tout cela est apparu en une dizaine d’années. Imaginer ce qu’il en sera dans vingt ou trente ans dépasse même nos capacités. Ceux qui demeurent sceptiques, les immigrants du numérique, que nous sommes, nous les baby-boomers, et qui reconnaissent les vertus de la révolution technologique à reculons, nous devons nous incliner, pour le meilleur et pour le pire, devant la nouvelle évidence, voire banalité du numérique pour les nouvelles générations. Les natifs de l’internet ne se posent éventuellement même plus la moindre question à leur sujet, si ce n’est pour demander toujours plus de vitesse en temps réel et plus de puissance miniaturisée.

L'homme lettré

Alors, est-ce pour de bon la fin du papier, de l’écrivain papier, du livre papier, et des bibliothèques? Les avons-nous construites, ces dernières années, avec tous ces budgets douloureux à obtenir, à contre-courant de l’évolution, de l’évidence des nouvelles merveilles du numérique et des besoins des nouvelles générations? Le livre va-t-il devenir un simple artefact de collection, de musée, de décoration, comme dans cette colonne de livres dressée dans l’entrée de la vieille bibliothèque de Prague, que les groupes d’écoliers photographient avec leur téléphone cellulaire, comme un zèbre dans un zoo? L’homme lettré cède la place à l’homme numérique, l’alphabet même va-t-il céder à la pression incessante et aux flux omniprésents de l’image, qui vaut désormais plus que mille mots?

Hervé Fischer

Libellés : , , , , , , ,

2007-05-23

Le web est la ville du XXIe siècle





J'ai précédemment souligné l'importance des métaphores océaniques du web. Elles sont significatives des références aquatiques de nos imaginaires sociaux. Un milieu liquide, bleuté, nourricier, doux et tiède, où nous évoluons sans effort, dans les arabesques de la plongée, comme dans la liquide amniotique du corps social.
En fait, il existe une autre métaphore, tout aussi significative et sans doute même plus pertinente de notre rapport au savoir et à nos désirs instrumentaux. C'est la métaphore du web comme une excroissance de la ville. Non pas une métaphore du "village planétaire" mcluhanien, qui date et est contredite par les mille fractures sociales et les diversités culturelles de notre planète, mais celle des villes actuelles, tentaculaires dans leur croissance désordonnée, avec ses suburbs et ses exurbs, comme on appelle désormais leurs banlieues excentriques centrifuges.
À bien des égards, les discours flamboyants d’aujourd’hui sur le cybermonde font penser au célèbre film de Fritz Lang de 1926, Metropolis, avec sa puissance mythique et son utopie salvatrice des cœurs. Et dans la série répétitive des grands rêves humains, on parle actuellement de la révolution du numérique dans des termes équivalents à ceux de Lewis Mumford, lorsqu’il présentait dans les années 1960 la révolution urbaine comme un changement radical de notre civilisation (The City in History, ou The Myth of Machine).

La ville hyper

réseau internet global


La métaphore a donc d'abord comparé la ville à un livre. La ville a toujours été un lieu de socialisation et d'échanges. On a pu considérer la ville comme un médium de communication spécifique. Et les historiens soulignent que c'est l'apparition de la ville, qui a favorisé en Mésopotamie, en Égypte et dans la vallée de l'Indus simultanément, vers 5500 avant J.-C., l'apparition de l'écriture. On fait aussi référence au poème épique Gilgamesh, peut-être la plus ancienne histoire écrite que nous ayans retrouvée, en écriture cunéiforme sur douze tablettes d'argile, et qui raconte l'histoire du roi Uruk, il y a quelques 2750 ans avant J.-C., dans l'ancienne Babylone, l'Irak d'aujourd'hui, pour attester de l'importance du lien entre ville et écriture.

Lewis Mumford, le plus important historien des villes, montre que la ville a certainement été traditionnellement un foyer essentiel au développement des échanges culturels. Ce sont les villes qui ont construit des marchés, des places, des théâtres et des bibliothèques comme celle d'Alexandrie Et aujourd'hui on l'identifie plutôt au web, à un hypertexte. L'image joue d'ailleurs dans les deux sens, puisqu'on compare aussi le web à une ville, avec son architecture, les échanges, ses domaines, ses inforoutes et routers, ses rues, ses circuits, ses réseaux, ses adresses électroniques et ses sites, la circulation, la vitesse, les ralentissements, les embouteillages, ses panneaux de signalisation pour le trafic que sont les icônes cathodiques et les hyperliens, ses places virtuelles, ses portails, ses banques, ses magasins, ses bibliothèques, ses cinémas, ses écoles, universités et musées virtuels, ses églises, son hôtel de ville et ses services publics (e-gouvernement, santé, éducation, etc.), mais aussi ses bannières, ses publicités, ses criminels, ses policiers et ses services très… privés. L’Argentin Alejandro Piscitelli parle même de l’internet comme la nouvelle imprimerie du XXIe siècle (Buenos Aires, 2005).

Une très belle œuvre des artistes Jeffrey Shaw et Dirk Groenveld, The Legible City (1988), nous proposait de circuler à bicyclette dans une ville textuelle virtuelle. On tournait le guidon à droite ou à gauche pour entrer dans des rues virtuelles formées de mots érigés en façades et lire ou organiser ainsi des sortes de phrases (une production du Zentrum für Kunst und Medientechnologie de Karlsruhe, Allemagne).

Derrick de Kerkhove, directeur du Programme McLuhan en culture et technologie à l'université de Toronto a entrepris en 2003, à l'inverse, un projet de Place du Village Global dédié à la mémoire de McLuhan, conçu comme une architecture virtuelle pour une communauté réelle. Il s'agit cette fois d'un dispositif de connections par visioconférence, offrant aux citoyens de villes distantes, comme Toronto, Milan, Naples, Varsovie ou Paris, la possibilité de se rencontrer et de se parler virtuellement en temps réel sur les écrans de places publiques: Le dispositif est une rotonde couverte qui protège huit grands écrans situés au centre. Chaque écran montre un des lieux en connexion. Une camera par écran enregistre et envoie l’image de ceux qui le regardent à un lieu correspondant ailleurs. Les gens peuvent ainsi se parler et s’entendre en toute liberté grâce à une zone sonore située à quelques mètres de chaque écran.

La ville lumière s’oppose à l’obscurité rurale, comme le Web écranique aux immenses territoires non connectés de la Terre.

Lewis Mumford était très préoccupé par la déshumanisation des grandes cités modernes, et il jugeait sévèrement les nouveaux projets par rapport à ce critère. En effet, la solitude urbaine est devenue un grand problème de notre époque. De multiples anecdotes sinistres en témoignent, parfois sur le même palier d'un immeuble. C'est pourquoi de plus en plus de municipalités voient dans les technologies numériques de nouveaux outils de développement de la solidarité et de l'intégration urbaine: portail municipal en ligne offrant de l'information et des services aux citoyens, forums de bavardage, dialogue entre les élus et les citoyens, etc.: e-démocratie et e-gouvernance sont en vogue. On valorise les idées de e-citoyen, d'internet citoyen coopératif et créatif, etc. Les villes des pays riches du Nord branchent leurs citoyens et se branchent. Il y a de plus en plus de communautés virtuelles de tous ordres, qui renforcent les solidarités, intègrent les citoyens, alors que l'architecture et l'urbanisme de nos métropoles ne semblent plus capables d'assurer, voire détruisent ce tissu social essentiel à la santé d'une ville. L'agora électronique complète la rue, la place, le centre commercial, les églises, les cafés, les maisons de la culture, etc. Beaucoup de municipalités comptent désormais un adjoint au maire chargé des technologies d'information.

D'autres villes se font fait connaître pour des branchements numériques moins conviviaux: les réseaux de webcams, ces caméras connectées au réseau de surveillance de la police, et qui permettent de contrôler à distance et en toute heure la circulation des personnes ou des automobiles. Et, dans le cas de la surveillance des personnes, il arrive que ces caméras soient couplées avec des logiciels de reconnaissance des visages ou d'identification de comportements classés suspects. Bref, de la convivialité à la surveillance, en passant par le voyeurisme ou la promotion touristique, tous les usages humains des sociétés urbaines, bons ou mauvais, se retrouvent éventuellement dans le cyberespace des hyperliens municipaux.

La métaphore urbaine du Web comme hypertexte planétaire

Et cette toile numérique, on se la représente aussi comme un hypertexte. La métaphore de la ville et des mots a rebondi dans le cybermonde, plus active que jamais. Nul doute que le développement des villes, comme celui du Web sont associés à un progrès de la civilisation. Et les comparaisons positives peuvent être multipliées. La ville, comme le Web font rêver ceux qui n’y sont pas et voudraient y accéder, y trouver fortune ou l’amour. Dans les deux cas, l’utopie technologique suggère un pouvoir magique, celui des villes, comme celui du numérique. Le cybermonde est un lieu de lumière, comme la ville, par rapport à l’obscurité rurale, un lieu d’information, de publicité, de communication. Un lieu d’échange et d’interactivité, un espace communautaire, libertaire, de nomadisme, d’excitation, de plaisirs, d’euphorisation, de pouvoir, d’abondance (presque gratuite dans le Web). La ville, comme le Web, sont des espaces de culture, de divertissement, de commerce et de finance, de consommation, d’éducation, mais aussi de sexe sous toutes ses formes et de criminalité. Ils soutiennent tous deux un style de vie qui reflètent en tout cette urbanité sophistiquée. Tous deux créent une dépendance, des apartheid, des solidarités et des solitudes. Tous deux sont des environnements d’où la nature est absente. Et pour reprendre les critiques des situationnistes et notamment la dénonciation par Guy Debord de la « société du spectacle » et de la marchandisation, on pourra souligner qu’avec le Web, nous passons à l’étape suivante, plus extrême, celle d’une société de l’écran, d'une société cathodique, qui ressemble même à une caricature de la ville!
(Hervé Fischer)

Libellés : , , , , , , , , ,